Le territoire

Un article de Jean Désy intitulé « Territorialité de l’Antre de marbre de la Témiscamie »

L’Antre de marbre de la Colline blanche, situé sur la rive sud de la rivière Témiscamie, non loin de son embouchure dans le lac Albanel, se trouve pour ainsi dire au cœur géographique du Québec.

La proximité des monts Otish y est pour quelque chose : ils ne sont qu’à une centaine de kilomètres plus à l’est — avec un sommet qui culmine à 1021 mètres —, et représentent le pivot hydrographique de toute la péninsule Québec-Labrador. Pour les Cris de Mistissini, le massif des monts Otish est E’weewach, qui signifie « là d’où viennent les eaux1 ». Trois grands axes de rivières y prennent leur source : le premier, qui se dirige franc nord, via le réservoir Caniapiscau puis la rivière du même nom, aboutit dans la rivière Koksoak qui coule devant Kuujjuaq, avant de terminer sa course dans la baie d’Ungava ; le second, en direction ouest, passe par les lacs Albanel et Mistissani avant d’alimenter le réseau des rivières Rupert et Broadback, et enfin atteindre la baie de James ; le troisième axe, pointé vers le sud, forme le réservoir Manicouagan et rejoint, par la rivière Manicouagan, le fleuve Saint-Laurent, tout près de Baie-Comeau.

Antre de marbre, Colline blanche, rivière Témiscamie, monts Otish : tous des hauts lieux de la forêt boréale et de la nordicité québécoise. Mais l’Antre de marbre a ceci de particulier qu’il est aussi un lieu mythique, considéré comme sacré par les populations nomades qui y ont passé et y passent encore, et cela depuis des milliers d’années, plus particulièrement les Mistassins (les « Michtassini », comme l’écrivait le père Laure dans sa Relation), qui gravitaient autour du lac Mistassini et dont la langue était proche de celles des Piekouagamiens (habitant les environs du lac Piekouagami, l’actuel lac Saint-Jean) et les Papinachois, qui vivaient, eux, autour de l’embouchure du Saguenay, particulièrement au Cap Bon-Désir, excellent site de chasse au loup-marin et situé à une huitaine de lieues de Tadoussac (une lieue équivalant à trois kilomètres et demi).

D’un point de vue géologique, l’Antre de marbre, composé de deux chambres, est le résultat de processus érosifs fluvioglaciaires survenus à la fin de la dernière glaciation, au creux d’une petite montagne faite de quartzite pure. D’autres grottes ou « marmites », une vingtaine environ, mais de moins grande envergure, creusent aussi la montagne. La Témiscamie, avec ses innombrables méandres entaillant une plaine sablonneuse, chemine à travers une forêt d’épinettes blanches et noires. Certains explorateurs contemporains la considèrent comme la plus belle rivière du Québec. Quand on sait que pour la majorité des Nordistes, Autochtones et non-Autochtones, le véritable trésor du Québec est d’abord constitué par ses rivières, petites et grandes, par ses milliers de rivières, de même que par ses lacs, qui dépassent le million, tous faits d’une eau sans germes d’importance et sans pollution évidente… Un joyau. Une matière première probablement plus précieuse que toutes les autres.

L’idée d’une expédition à l’Antre de marbre de la Témiscamie est née de la lecture d’un article écrit par Louis-Edmond Hamelin, intitulé L’ouitchchouap du Tchiché Manitou, comme patrimoine. Le géographe y note le passage d’un missionnaire jésuite, le père Pierre-Michel Laure, autour de 1730, guidé par des Innus. C’est lui le premier qui décrivit le site appelé par les Mistassins « Tchichémanitou Ouitchchouap (la Maison du Grand Esprit) ou Waapushhakamikw (la Maison du lièvre)2 », et qu’il nomma « l’Antre de marbre ». Comme l’indique Louis-Edmond Hamelin, il est fort probable que « le visiteur religieux français, interprétant le plafond convexe de la caverne comme celui d’une chapelle et utilisant une surface intermédiaire bien polie et à bonne hauteur pour déposer ses objets de culte, [y ait] dit la messe.3 »

Si le père Laure, en tant que missionnaire, était venu au Saguenay pour évangéliser les dits « sauvages », il sut démontrer, dans ses écrits, un profond amour pour les Indiens, qui lui apprirent tout ce qu’il fallait pour vivre en harmonie dans le pays, et pour survivre, en même temps qu’ils lui firent découvrir certains sites sacrés, comme l’Antre de marbre, sans compter la fameuse grande pierre située à l’endroit même où le lac Mistassini (le plus grand lac naturel du Québec avec ses 120 kilomètres de long), se décharge dans la Rupert. Dans sa Relation, le père Laure souligne que les Mistassins vénéraient ce rocher particulier, « michta » signifiant « grand » et « assini » voulant dire « pierre ». Il y écrit : « Ce seroit un crime pour eux de passer proche sans y laisser quelque marque de leur superstition envers Tschgigoucheou, le dieu du beau et du mauvais tems, qui selon leurs fables y a choisi par prédilection sa demeure. D’ordinaire leur encens est un peu de tabac, ou quelque galette, quelques os de castor ou de poisson qu’ils mettent dessus. Mais d’autres sauvages moins dévots et affamez de fumer, enlèvent souvent le tabac au bon ou mauvais génie…4 »

Plusieurs éléments d’importance font donc de l’Antre de marbre un point névralgique de la nordicité québécoise. Lieu d’abord chamanique et religieux, vénéré par les Indiens depuis des millénaires, puis consacré par la messe du père Laure. Lieu de passage des Mistassins (les Cris de Mistissini) et des Piekouagamiens (les Innus de Mashteuiatsh), puis des coureurs de bois, Canayens et Métis, et enfin, des prospecteurs et autres développeurs contemporains. Il vaut la peine de rappeler que l’Antre de marbre, jusqu’à maintenant, est resté à l’abri des sévices de la modernité comme des possibles assauts d’un trop grand nombre de visiteurs, comme des visées des grandes compagnies forestières ou minières. Il est vrai qu’une mine de diamants, avec le projet Renard de « Stornoway Diamonds », ouvrira ses portes dès 2016, au nord de la Témiscamie, tandis qu’un projet d’exploitation d’uranium, à la mine Matoush, dans les monts Otish, a récemment été bloqué par le Grand Conseil cri, mais pour une période indéterminée.

Depuis le début du XVIIIe siècle, deux groupes humains extrêmement différents dans leurs structures mentales, mais qui ont appris à pactiser, se sont côtoyés autour de l’Antre de marbre : les Indiens — Innus et Cris, essentiellement nomades (encore maintenant) — et les descendants des Européens, inscrits dans un rapport plus cartésien au monde, mais de plus en plus conquis par une vision nordiciste et autochtonienne, des « ensauvagés », comme on nommait à l’époque de Champlain les colons qui avaient choisi de courir les bois plutôt que de reproduire le mode de vie à l’européenne qui s’implantait progressivement dans les bourgs comme Québec.

L’Antre de marbre sera l’aboutissement de notre expédition, de La route sacrée, qui commencera à Tadoussac, là même d’où partaient les brigades de canots en direction de la Baie-James. Ces brigades, essentiellement créées pour la traite des fourrures, naviguaient à contre-courant dans le Saguenay, jusqu’à Chicoutimi et Alma, avant de traverser le lac Saint-Jean pour enfin se retrouver à l’embouchure de la rivière Ashuapmouchouane et la remonter, jusqu’à la rivière du Chef, puis, de là, continuer à canoter jusqu’au lac Mistassini, avec la possibilité, une fois là-haut, de pousser plus à l’ouest, via la rivière Rupert, jusqu’à la baie de James, ou de choisir le nord-est et de remonter le lac Albanel et la rivière Témiscamie pour poursuivre, au fil des rivières, jusqu’à la Caniapiscau et enfin la baie d’Ungava.

« Antre de marbre » fondamental pour la géographie, la géologie et l’hydrologie, mais surtout pour le « sacré » du pays, dans l’esprit du « Tchiché Manitou », pour les liens humains qui y ont été créés et qui se créeront encore, entre Autochtones et non-Autochtones, afin d’aboutir à une métisserie autant physique que spirituelle, seul gage d’une plus grande harmonie pour l’avenir du pays.

1 Jean Désy et François Huot, dans La Baie-James des uns et des autres/Eeyou Istchee, Éditions FH, 2009, p. 47.

2 Ibid., page 82.

3 Louis-Edmond Hamelin, « L’ouitchchouap du Tchiché Manitou, comme patrimoine ». Voir l’article « La Colline Blanche. Géomorphologie et sciences humaines », Travaux divers, no 6, Centre d’études nordiques, 1964, 28 p.

4 Pierre-Michel Laure, Mission du Saguenay/Relation inédite de R.P. Pierre laure. S.J. 1720-1730 (conservée dans les archives du collège Sainte-Marie, à Montréal, et qui contiennent une préface et des notes biographiques du père Arthur E. Jones datées de 1889), page 35.

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