Vision du sacré

Un jour, à la pointe d’Argentenay de l’Île d’Orléans, alors que nous étions assis sur une pierre de l’estran pour le tournage du documentaire Le prêtre et l’aventurier, Pierre-Olivier, mon ami prêtre, m’a mis la main sur l’épaule en disant : « Le sacré, il est en toi, mon Jean ! ». Je venais tout juste de m’exclamer à propos de la beauté, mais surtout du sacré des lieux où nous avions la chance de nous trouver. Un voilier d’oies blanches passait à une centaine de mètres au-dessus de nos têtes, en cacardant avec cette fougue qui donne tout son charme au fleuve Saint-Laurent, au printemps comme à l’automne.

Tournage à la pointe d'Argentenay

Tournage à la pointe d’Argentenay

J’ai toujours considéré la pointe d’Argentenay comme un lieu de puissante inspiration, qu’on y accède par la rive ou en kayakant sur la mer, qui commence à cet endroit précis, le fleuve s’élargissant considérablement, les eaux y devenant salées. Tout le paysage paraît là comme dominé par le cap Tourmente, le ciel se mariant au fleuve-mer avec une étrange perfection. Le fait que Jacques Poulin ait en quelque sorte « sacralisé » plusieurs des îles qu’on aperçoit au sud de la pointe, grâce au roman Les grandes marées, de même que l’histoire du cap Tourmente lui-même, admiré par Jacques Cartier dès 1535, tout cela avait contribué à mon enthousiasme au moment où je m’exclamais à propos du sacré des lieux. Mais Pierre-Olivier tenait à me rappeler que l’essentiel, en ce qui concerne le sacré, n’est pas « extérieur » à nous. Il ne nous est pas imposé de l’extérieur, par un artiste, par un philosophe, par la nature, par la société ou par un quelconque diktat, mais il s’inscrit plutôt au plus intime de notre psyché, collé aux grands axes qui nous forgent et nous dirigent, et surtout, peut-être, nous donnent envie de vivre.

Les différents lieux physiques ou géologiques du monde ne sont donc en soi ni « sacrés » ni « profanes ». On peut toujours considérer que tout est sacré dans le monde, que la nature est sacrée, qu’il faut vivre de manière « sacrée », ou de la façon la plus « sacralisée » possible. Mais de toute évidence, la nature « est », et en toute simplicité (bien que fort complexe), comme le propose Fernando Pessoa dans un poème tiré de son recueil Le Gardeur de troupeaux :

« les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ; et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs. Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur que dire que je leur suis inférieur. Mais je ne dis pas cela : de la pierre, je dis : “c’est une pierre”; de la plante, je dis : “c’est une plante”; de moi, je dis : “je suis moi”, et je n’en dis pas davantage… »

Les structures de pierre les plus esthétiques, comme la Delicate Arch du parc des Arches, près de Moab, en Utah, ou les impressionnantes cataractes situées à l’embouchure de la rivière Rupert, à la Baie James, sont ce qu’elles sont : différentes, certes, d’un simple caillou isolé dans la toundra ou d’un petit ruisseau, mais pas plus sacrées que chacune des pierres recouvertes de lichen. Ce sont les humains qui ont le pouvoir particulier de sacraliser les lieux comme les manières de faire, de les « consacrer » grâce à des visites ou des pèlerinages, grâce à des chants, des peintures, des photos, des films, des prières. Il n’en demeure pas moins que le sacré semble habiter certains lieux plus « magiques » que d’autres, comme la pointe d’Argentenay, ou certaines grottes, comme celles de la Colline blanche aux abords de la rivière Témiscamie, au nord-est de Mistissini, dans le Eeyou Istchee, où nous nous rendrons en août.

Pour des raisons chamaniques, et parce que la Colline blanche constitue un site unique à des milliers de kilomètres à la ronde, les Indiens avaient choisi depuis des lustres d’y célébrer certaines cérémonies auxquelles n’étaient conviés que des initiés. Il n’est pas anodin que les guides du père Laure aient accepté de participer à une messe catholique, en 1730, comme s’ils avaient compris que le jésuite voulait « resacraliser » à sa manière ce qui, déjà, était sacré. Du « sacré » au « sacré », quelles que soient les opinions à propos des faits religieux ou de la foi, on peut affirmer que l’Antre de marbre de la Témiscamie a toujours conservé son aura, accentuée par la virginité de la forêt boréale des alentours.

Mais imaginons qu’on projette d’y faire passer une route, juste à proximité, une grande compagnie souhaitant exploiter une mine d’uranium ou de diamants dans les environs… Imaginons qu’on perturberait le silence des lieux en permettant le passage de milliers de camions géants, et plusieurs fois par semaine. Allons même jusqu’à imaginer certains individus qui, pour « blaguer », souilleraient les lieux même où les Indiens, depuis des millénaires, se sont recueillis, là où le père Laure a dit la messe. Comme toute profanation reste facile…

Je réfléchissais à ce propos en travaillant dans la forêt, autour de chez moi. J’étais occupé à ramasser des dizaines de bouleaux morts, de bonne grosseur, qu’un bûcheron avait abattus parce qu’ils représentaient trop de danger pour les promeneurs. Travail exigeant ! Je tronçonnais les arbres en rondins de quatre pieds pour les transporter, à l’aide d’un VTT, non loin de ma maison. J’allais les couper en bûches que je fendrais. De quoi empiler cinq ou six cordes qui devraient sécher pendant plusieurs saisons avant de pouvoir être utilisées comme bois de chauffage. Quel labeur ! Quelle « perte de temps » apparent, sachant que l’achat de la même quantité de bois, déjà fendu et même préalablement séché, m’aurait coûté deux fois moins cher, sans compter les dizaines et dizaines d’heures « dépensées ». Mais je me rendais compte qu’en agissant ainsi, à force de sueur, je « sacralisais » à ma façon les arbres morts qui, autrement, étaient voués à la pourriture (ce qui n’est tout de même pas anodin), en leur disant merci d’avoir existé, d’avoir abrité des oiseaux ou des rongeurs, merci d’exister encore parce qu’ils allaient me permettre de chauffer ma maison.

Le sacré est affaire humaine. Chaque être humain a le pouvoir de profaner comme de sacraliser le monde qui l’entoure, de même que son propre monde intérieur. La notion de « sacré » dépend d’une vision du monde, d’une Weltanschauung bien particulière, celle d’être ou de ne pas être.

 

Version légèrement modifiée d’un texte paru dans la revue Québec Français, numéro 172, sur la littérature québécoise et le sacré.

Pour plus d’informations sur le film Le prêtre et l’aventurier, cliquez ici.

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La vie de la Colline blanche

Ceux qui nous suivent par l’intermédiaire de notre page Facebook auront réalisé que nous sommes allés, Jean et moi, à la Colline blanche la semaine dernière, avec comme objectif de faire du repérage en vue de l’expédition du mois d’août. On ne mettra pas tout de suite d’images de l’Antre de marbre — gardons un peu de suspense —, mais voici en revanche quelques photos des alentours. Un monde fabuleux. Vous remarquerez que ce n’est pas que le quartzite qui donne sa couleur blanche à la colline, mais aussi le lichen, en particulier la cladonia rangiferina, aussi appelée mousse à caribou. Mais on ne peut pas dire que ce soit le blanc qui domine : toutes ces couleurs ne sont-elles pas étonnantes?

Sous-bois

Sous-bois: mousse, lichen et thé du Labrador

Sentier (inscriptions sur la pierre)

Inscriptions sur les pierres du sentier

Grande barbe de lichen

Grande barbe de lichen

Arabesques à la nuit étoilée de Van Gogh

Arabesques à la nuit étoilée de Van Gogh

Reflet dans la pierre

Reflet dans la pierre

Les couleuvres en état de grâce

Des couleuvres en état de grâce

Chiiwetau

En route pour le Chiiwetau, vous quittez le village de Waswanipi vers l’est, sur la 113, comme si vous alliez à Chapais. Quelques kilomètres à peine après votre départ, vous bifurquez franc nord sur une route de bois, dans un chemin qu’un jeune forestier vous a fait connaître, et dans tous ses détails, en vous indiquant ses courbes comme ses embranchements. Vous n’avez pas de carte, les entrées GPS se font couci-couça sur votre iPhone, mais vous plongez dans un pays vert forêt vert sauvage, où, si de vastes secteurs d’épinettes ont été retirés (là où sont rangés des andins de branches sèches), la végétation a déjà beaucoup repoussé, les coupes ayant dû avoir lieu il y a cinq, dix ou quinze ans.

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Castor parmi les castors

Après une dizaine de kilomètres, vous vous arrêtez pour admirer une immense cabane à castors. Une longue digue retient l’eau tout autour de cette cabane qui est sûrement habitée, si on se fie aux branches d’aulnes fraîchement écorcées. Vous notez des bouleaux qui ont été rongés comme par un artiste, le travail ayant été effectué pendant l’hiver puisque les césures se trouvent loin au-dessus du sol. L’herbe tendre devant la digue est d’un vert émouvant. Vous vous demandez combien de castors peuvent habiter ce château-là. Le pays cri demeure un pays de castors. À une certaine époque, toute l’économie de la Nouvelle-France reposait sur la fourrure de ces rongeurs. Encore maintenant, ils font la pluie et le beau temps, bloquant à tout moment les chemins forestiers. Vous repartez. Grande hâte d’arriver à la descente de bateau, comme on vous l’a expliqué, après le delta de la rivière Waswanipi où abondent les îles, petites et grandes. Sur l’une d’entre elles se trouve le Chiiwetau, le vieux village de Waswanipi, là où sont nés plusieurs Cris qui ont maintenant soixante ans et plus, là où la vie humaine fut intense face au grand lac Waswanipi, là où subsistent plus d’une soixantaine de constructions, des cabanes, des chalets, des tipis… pour les fêtes, pour les nombreux rassemblements cris, surtout au printemps et en été, pour les jours de festival de pêche au doré.

Tout à coup, vous apercevez un petit ours d’un an et demi qui courait dans le chemin. Vite, il se sauve dans les arrachis. Vous le perdez de vue. Une ombre noire. Quasi fantôme. Les ours sont innombrables dans les environs, surtout avec ces feuillus qui ont repoussé, et les champs couverts de petits fruits. Plusieurs talles de bleuets sont quasiment mûres, même si on n’est qu’à la mi-juillet. Vous apercevez un premier panneau : Chiiwetau, sur la gauche. Encore une dizaine de kilomètres à parcourir. À deux endroits, il vous faut beaucoup ralentir pour ne rien casser, le chemin ayant été creusé par des ruisseaux de printemps — pas de ponceau. S’il y avait une panne, un retour à pied vers la route d’asphalte prendrait six ou sept heures, au bas mot. Vous n’avez rencontré personne, croisé aucun autre véhicule.

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Embarcadère

Vous parvenez enfin à un immense dégagement, devant une rivière large comme un fleuve, où se trouvent rangées plusieurs chaloupes, sur des remorques. Une croix blanche trône entre le stationnement et la rivière, comme pour marquer la mort d’un être cher, peut-être un enfant puisque deux toutous sont fichés sur le montant. Le courant de la Waswanipi est puissant. Vous mettez le canot à l’eau, préparez les gréements, la canne à pêche, et décidez de remonter le courant, même s’il n’est pas certain que le vieux Waswanipi se trouve en amont. Vous vous dites qu’avec le petit vent d’ouest qui souffle dans le même sens que le courant, il vaut mieux dépenser ses énergies à ce moment-ci, tout en espérant que le Chiiwetau se trouve dans le delta plutôt qu’en aval, ce qui vous surprendrait, mais des fois… Chose sûre, en canot, vaut mieux travailler plus fort en démarrant plutôt qu’en finissant la journée. Vous pagayez, longez la rive pour profiter des remous de courant et vous protéger du vent. Après une quinzaine de minutes, han! une grosse prise sur l’hameçon qui traînait à trente mètres derrière le canot. Un brochet ! Six ou sept kilos. Petite bataille pour le ramener, le sortir de l’eau, l’assommer. Mais pendant ce temps, vous avez dérivé quasiment jusqu’à votre point de départ. Vous repartez, pagayez fort. Avec cœur. Votre pagaie mange de l’eau. Il fait bon, chaud, mais pas trop. Le vent est doux. Partout, il règne un silence apaisant. Vous croyez voir comme une tôle, au loin. Vous vous dites que vous ramez dans la bonne direction.

Après une heure et demie de canot, après avoir dépassé un bras de rivière large d’une centaine de mètres sur la gauche, vous voyez une pointe, une presqu’île, là où certains arbres semblent avoir été coupés. Sur la droite, un, deux chalets, plutôt coquets. Votre but devient cette presqu’île. Village ou pas, vous mangerez là, et il vous faut arranger le brochet qui s’est débattu par dix fois dans le fond du canot, que vous avez dû assommer à nouveau à plusieurs reprises. Animal d’allure préhistorique, mais à la chair délicieuse. Vous touchez la pointe ; en plus des deux chalets sur la droite, vous apercevez d’autres cabanes, plus loin, à un demi-kilomètre. Mais pas de village. Vous descendez sur la berge avec l’idée de vous baigner, de vous rafraîchir dans cette eau pourtant pleine de barracudas du Nord. Vous faites quelques pas, en direction du bout de la presqu’île, et là, comme par miracle, apparaissent les bâtisses du Chiiwetau, des dizaines et des dizaines, regroupées dans les hautes herbes. Un vrai village, que de grands peupliers semblent garder. Tous les résineux ont probablement été tronçonnés afin de laisser le vent chasser les mouches. Pas âme qui vive pour l’instant. Des dizaines de toiles bleues couvrent plusieurs cabanes. Avec le ciel et ses cumulus, ces bleus du village font comme une fête. Vous mangez un peu, préparez deux beaux gros filets de brochet, rejetez la carcasse au large en sachant bien que dans dix minutes, tout aura été bouffé par d’autres brochets. Puis vous vous saucez en criant, en ressortant presque immédiatement, car elle est froide, cette eau, mais surtout, vous vous imaginez un brochet de dix kilos en train de vous passer entre les jambes.

Devant le Chiiwetau

Isa devant le Chiiwetau

Bonheur! Splendeur des eaux du Nord. Émotion face à un village ancestral, encore très souvent habité par les Cris, où se rencontrent jeunes et aînés. Vous repartez pour descendre la rivière. Un bateau avec cinq hommes vous croise. Tous vous envoient la main. Vous laissez à nouveau traîner derrière vous la ligne à pêche. Mais pas une touche. Le silence est parfois enchanté par les bruants à gorge blanche. Deux pluviers kildir s’excitent sur la berge. Devant la jetée, votre exploration s’achève. Vous remontez votre canot sur le toit de votre véhicule pour repartir, découvrir le grand pont enjambant la rivière Waswanipi, à la décharge du lac, dix kilomètres plus à l’ouest. Puis il vous faut rentrer à Waswanipi, pour le souper, car vous avez des invités. Ce soir, vous leur cuisinerez des fish and chips au brochet frais.

Ô vie nordique au Eeyou Istchee! Ô joie d’avoir l’impression d’être un petit Balboa, une Marie Iowa Dorion, même si on ne découvre rien de neuf — bien qu’au cœur de l’aventure, tout reste neuf, dans la tête comme dans le cœur.

Rencontre avec Louis-Edmond Hamelin

Comme nous l’expliquons dans les textes consacrés à l’expédition et au territoire, c’est Louis-Edmond Hamelin, géographe, linguiste et coureur de froid émérite, qui nous mit sur la piste de l’Antre de marbre. Nous le considérons ainsi comme l’un de nos guides. En mai 2013, nous allions le rencontrer chez lui, à Sillery, pour qu’il nous parle un peu plus de la Colline blanche. Voici un résumé et un extrait vidéo de cet entretien.

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Le chef Ghislain Picard et Louis-Edmond Hamelin au Mushuau-nipi en 2009

Louis-Edmond Hamelin rappelle que pendant des milliers d’années, les environs du lac Mistassini ont attiré différents groupes amérindiens, d’abord parce que les nomades — les jeunes hommes surtout — cherchaient à entrer en contact avec les femmes des autres groupes, mais aussi parce que la matière minérale trouvée à fleur de terre, la quartzite dont est faite la Colline blanche, permettait de créer les pointes de flèches, essentielles pour la chasse et la survie en forêt. Certaines de ces pointes furent même retrouvées jusque chez les Inuits, beaucoup plus au nord. Les Innus de la Côte-Nord, via le Saguenay, la rivière Ashuapmushuan et le lac Chibougamau, connaissaient donc fort bien les environs des lacs Albanel et Mistassini, de même que l’Antre de marbre (la grotte principale parmi la trentaine de cavités creusées au flanc de la montagne). Il est indubitable que ce lieu avait valeur sacrée pour eux, et cela depuis des milliers d’années. Certains initiés (des chamans) y recevaient la voix du Tchiché Manitou, en général dans la plus grande intimité. Comme le souligne Louis-Edmond Hamelin, « on ne sait pas quand est-ce qu’il vient, on ne le voit pas… mais il faut l’attendre longtemps… pour l’entendre peut-être ».

Lors de ses premiers voyages dans le Nord, entre 1948 et 1954, il est arrivé quelques fois à Louis-Edmond de passer en avion au-dessus de la Colline blanche. Il identifia le lieu du haut des airs, malgré les arbres étalés sur la petite montagne. C’est en 1963 qu’il a pu s’y rendre en canot pour la première fois, accompagné par un agronome, Benoît Dumont. Grâce à l’aide matérielle d’une petite compagnie du Nord, ils sont passés par le lac Albanel avant de remonter la Témiscamie pour atteindre les cavernes de la Colline blanche.

Louis-Edmond avoue que ce qu’il souhaitait lors de cette première visite, c’était de se mettre dans « l’atmosphère » de ce qui avait pu se dérouler au moment du passage du père Laure, un missionnaire jésuite, celui-là même qui nomma l’endroit « Antre de marbre » autour de 1730.

Il faut considérer l’étonnement — sinon l’ébahissement — de ce missionnaire lorsqu’il parvint à l’Antre de marbre, caverne creusée par un cours d’eau puissant lors de la dernière fonte glaciaire. Sans aucun doute, il admira cette structure naturelle au dôme convexe et aux surfaces polies, munie d’une espèce de table, tout au fond, en forme d’autel, comme si la vocation de la caverne était d’être une chapelle. Bien sûr, comme missionnaire jésuite, le père Laure considérait la religion catholique comme la « vraie » religion. Pour lui, dire la messe dans un lieu comme l’Antre de marbre allait de soi.

Il est fort probable que ses guides autochtones l’avaient vu et entendu dire la messe à plusieurs reprises déjà, dans d’autres lieux. Ont-ils été surpris d’être conviés à ce rite religieux catholique à l’Antre de marbre? Une question demeure, toujours selon Louis-Edmond Hamelin : le père Laure a-t-il surtout agi en « colonisateur » en disant cette messe, en ne tenant pas compte du rituel religieux autochtone? Était-ce un peu par « vantardise » qu’il souhaita poser ce geste dans ce lieu si mythique, si sacré pour les Innus? Il faut en tout cas reconnaître la sincérité du missionnaire, sa foi. Louis-Edmond insiste également sur le lien de confiance qui s’était créé entre le jésuite et ses guides autochtones pour que ceux-ci l’amènent à l’Antre de marbre. Quand on lit le journal du père Laure, on découvre en effet l’extraordinaire complicité qu’il eut avec ses guides.

Le père Laure fut un missionnaire, certes, mais aussi un habile cartographe, en plus de travailler à l’élaboration d’un dictionnaire et d’une grammaire innus. Plusieurs de ses cartes furent copiées et utilisées par bien des voyageurs. Le prêtre savait sciemment où il se dirigeait quand il aboutit à la Colline blanche en compagnie de ses guides. Depuis le XVIe siècle, des explorateurs européens, toujours guidés par des Indiens, faisaient le pont entre le Saint-Laurent et la baie de James.

Louis-Edmond raconte qu’au cours des dernières décennies, il est arrivé que de jeunes Cris lui demandent de les guider jusqu’à l’Antre de marbre afin qu’il leur parle de l’histoire et de la géologie du lieu, d’où sa conviction que la Colline blanche garde toute sa valeur sacrée pour les Indiens. Avec la création du parc Albanel-Otish, on peut penser que des visiteurs de plus en plus nombreux voudront y faire halte. Une seule obligation : que le caractère sacré de l’Antre de marbre ne soit jamais perdu, ni altéré, ni profané.

Dans ces extraits vidéos de l’entretien, Louis-Edmond parle de l’atmosphère sacrée qui se dégage de la Colline blanche et de l’importance de se préparer mentalement à une telle visite.

Voir le site web de Louis-Edmond Hamelin.

Le documentaire Le Nord au cœur, réalisé par Serge Giguère en 2012, est consacré à la vie et à l’œuvre de Louis-Edmond Hamelin.

À noter que Louis-Edmond apparaît également dans Le goût de la farine de Pierre Perrault, lors des séquences tournées au Mushuau-nipi (nous avons parlé de ce film dans l’article Pepkutshukatteu).

La photo de Louis-Edmond avec Ghislain Picard a été prise sur ce blogue.

 

Les fillettes

Trois petites filles à Waswanipi

J’admire le minois de ces trois fillettes, la santé qu’elles dégagent. Toutes trois vivent à Waswanipi, une communauté crie située entre Chibougamau et Lebel-sur-Quévillon, où je viens pratiquer comme médecin dépanneur depuis plus de 20 ans.

Cette photo aurait pu être prise à Jonquière, à Pessamit, au Havre-Saint-Pierre, à Gaspé, à Québec, à Trois-Rivières, à Weymontachie, à Montréal… J’ai le sentiment de voir mes filles quand elles avaient le même âge.

Merveilles d’enfants qui jouent dans l’été sans trop de soucis. C’est sûrement parce que je me sens bien quand je marche dans les rues de Waswanipi, que je me sens le bienvenu, que j’ai pu prendre cette photo.

Il exista un intense métissage, et pendant des centaines d’années, entre les descendants d’Européens et les gens des Premières Nations sur l’actuel territoire de la péninsule Québec-Labrador. À mon sens, l’avenir du pays tout entier demeure autochtonien dans sa forme, dans ses représentations, dans sa psyché collective, dans sa vision du monde (sa Weltanschauung), comme dans son rapport matériel au monde. La métisserie, c’est-à-dire le métissage culturel des univers autochtone et non-autochtone, fait partie de notre avenir le plus harmonieux, avec la terre, nos rivières et le ciel.

Pêcheur du Nord

Pecheur

 

Le pêcheur du Nord
Admire le temps des poissons
Les nuages qui frayent en forêt
Les gouttes de pluie comme des appâts
Il aime s’abreuver du silence
Tout-puissant qui règne sur les eaux
Il espère attraper du brochet
Saisir l’ombre de l’onde
Mais le pêcheur du Nord sait bien
Que le plus important
C’est de flotter jusqu’au firmament
Jusque dans une anse où le doré abonde
C’est une affaire de mangeaille
De survie pour le corps
D’exaltation pour l’esprit

Chronique sur la vie dans le bois I

Pour commencer la fin de semaine en beauté, voici la première des Chroniques sur la vie dans le bois. Ici, Jean Désy nous donne une petite leçon de pêche (avec tout l’enthousiasme qu’on lui connaît). Car, sur la route sacrée, il y a aussi des lacs, beaucoup de lacs… Et qui dit lac dit pêche. À ce sujet, le pêcheur d’expérience s’exprime : « Pêcher, c’est entrer en contact intime avec la vie, les eaux, le ciel, la joie, les algues et les brochets, comme c’est entrer en contact avec la mort, par d’obligatoires coups sur le crâne. Car pêcher, c’est accepter l’épreuve de la mort pour la survie, avec un peu de tristesse finalement, une bête ayant donné sa vie pour que nous puissions poursuivre la nôtre… ». (Pour moi, cette séance de pêche fut aussi l’occasion d’essayer un premier film avec mon nouveau iPhone.)

Pepkutshukatteu

Pepkutshukatteu, en innu aimun (l’innu des bois), veut dire « la toile de ma tente est trouée de cent étincelles de bois crépitant de mon petit poêle », écrit Alexis Joveneau, missionnaire oblat, dans un texte publié par la revue Histoire Québec. C’est ce missionnaire, qui a vécu pendant des décennies sur la Basse-Côte-Nord, particulièrement à Unamen Shipu (La Romaine), qui apparaît comme personnage central dans Le goût de la farine, le fameux film de Pierre Perrault. Nous en avons fait un de nos guides pour l’expédition de La route sacrée. Dans cet article, écrit au milieu des années 80, le père Joveneau ajoute : « Les Indiens désignent par leur nom chaque perche et chaque piquet de la tente, ils donnent son propre nom à chaque sac de toile selon leur usage ».

Le père Joveneau dans «Le goût de la farine»

Le père Joveneau dans Le goût de la farine de Pierre Perrault

Pepkutshukatteu : quelle magnifique poésie pour parler d’une vie d’avant la modernité. Déjà, en 1984, le père Joveneau souligne : « Les trois qualités des Blancs sont la politesse, la propreté et la ponctualité. Les trois qualités des Indiens sont : la paix, la patience et le partage. […] Pendant des millénaires, les Indiens ont survécu grâce à leur culture. Aujourd’hui, c’est leur culture qu’on essaye de faire survivre. […] Les enfants indiens parlent une autre langue. […] Les Indiens n’emploient plus leurs plus beaux mots, fruits de leur génie, de leur race, fruits de leurs marches et des nuits sans étoile, autour du feu, fruits de cette vie unique qu’eux seuls pouvaient vivre sur terre. […] Maintenant, sur les réserves, les valises ont toutes le même nom, et tous les murs sont semblables ».

Comment comparer le présent de 1984 au présent de 2014? Y a-t-il lieu de croire que l’innu aimun a repris de la vigueur, grâce à la parole d’écrivains tels que Joséphine Bacon, Natasha Kanapé Fontaine, Rita Mestokosho, Naomi Fontaine, grâce à l’œuvre de l’Institut Tshakapesh, grâce à des projets mobilisateurs, tant en cinéma (la Wapikoni mobile) qu’en littérature (Aimititau! Parlons-nous!, Les bruits du monde)?

Pour notre part, sur la route sacrée de la forêt boréale, bien humblement, nous souhaitons trouver des bribes de cette poésie innue et crie, afin de reprendre contact avec une parole millénaire qui, nous le pressentons, existe encore au sommet des épinettes, dans l’antre des ours, dans la tête de bien des grands-pères qui savent encore nommer la danse des lucioles.

 

On peut visionner Le goût de la farine (1977) sur le site de l’ONF.

L’article du père Joveneau dont il est question, « Eka takushameshkui : Ne mets pas tes raquettes sur les miennes », est disponible ici, en format PDF.

L’exposition Matshinanu/Nomades, réalisée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), été constituée à partir de photos qui provenaient en bonne partie du fonds Alexis Joveneau. C’est Joséphine Bacon qui a écrit les textes en écho à chaque photographie.