Neuvième jour

Texte 1 : le chapitre sur Madame Montour dans Elles ont fait l’Amérique (Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque)

Texte 2 : la rencontre entre Jésus et la Samaritaine (Jn 4, 1-30)

Contexte : Vagabondages dans Mistissini

Réveil à Mistissini, sur la rue Petawabano. Aujourd’hui, il fera beau. Mais nous prenons notre temps, tout notre temps, et puis, chaque jour il nous faut nous poser pour écrire à propos des plus forts moments du voyage — particulièrement ce qui s’est passé à l’Antre de marbre —, ou méditer, ou en parler, afin de ne pas être seulement dans l’action. Une voyagerie, une aventure, une expédition prend un sens accru, sinon tout son sens, dans la mesure où à travers les préparatifs et la vie matérielle intervient une vie plus spirituelle, plus poétique, plus méditative, plus « sacrée ». Tant de choses vécues ; tant de choses à vivre. Après des jours entiers sur la route, après avoir affronté de grands vents en canot, sur la Témiscamie, il y a lieu de respirer, de contempler le ciel et ses nuages, tout en laissant la rêverie éveillée faire son boulot, peut-être le meilleur boulot qui soit.

La petite ville crie de Mistissini dégage beaucoup de dynamisme. Tant de constructions neuves, en pleine forêt boréale, au cœur d’un développement tourné vers le lac — un immense lac et ses splendeurs, le plus long lac naturel du Québec. En compagnie de Julie, qui nous a si gentiment reçus chez elle, nous poussons une pointe jusqu’au nouveau pont qui enjambe un des bras du lac, près d’un ancien brûlis, où l’on prévoit bâtir plusieurs maisons neuves. Ce pont a été créé grâce à d’immenses poutrelles, toutes en bois, assemblées aux Chantiers Chibougamau, avec des arbres coupés dans la région. Ce n’est pas rien de le souligner : ces poutrelles étant devenues la marque de commerce de cette industrie chibougamoise. Qu’elles aient servi à l’édification d’un pont à Mistissini, là où grouillent tant de projets, nous apparaît signifiant. C’est la rentrée scolaire aujourd’hui. Les enfants et les adolescents sont partout, la sève neuve d’une parole qui s’affirme un peu plus chaque année, une parole que les Sudistes devront apprendre à mieux écouter.

Nous allons aussi visiter le vieux cimetière cri, tout près de l’auberge. Sous les peupliers faux-tremble, nous marchons lentement, devisant, lisant quelques épitaphes, admirant tout particulièrement plusieurs petites clôtures en bois, peintes de différentes couleurs, parfois simplement placées dans les herbes, sans lien précis avec une croix ou une pierre tombale. Les petits rectangles formés par ces clôtures créent comme des sépultures pour les âmes qui semblent ainsi avoir plus d’espace pour voler. Nous déambulons dans ce cimetière indien pour nous y recueillir, certes, mais aussi pour partager notre plaisir de vivre en prenant quelques photos. On se promène ici comme on ne le fait presque plus, nous semble-t-il, dans les cimetières du monde sudiste. Qu’est-il devenu, ce Sud dorénavant composé de grands boulevards et d’autoroutes et de Pizza Hut et de Tim Hortons à profusion, en plus des édifices à soixante-dix étages et des centres d’achats qui poussent plus vite que le chiendent? Soit dit en passant, le Tim Hortons de Mistissini a ouvert ses portes depuis peu et paraît-il que les gens de Chibougamau n’hésitent pas à parcourir plus de 150 km pour venir y faire leur tour… (Car il n’y a pas de Tim Hortons à Chibougamau, vous l’aurez compris.) Osons croire que l’univers sudiste arrivera à s’associer à celui de l’autochtonie nordique qui, de fait, donne le ton à la vie harmonieuse de bien des humains dès qu’on se trouve au-delà du 49e parallèle. Quant à nous, au moment de clore notre promenade à Mistissini, c’est le shaputuan qui nous éblouit. En fait foi ce petit film :

En fin d’après-midi, après avoir laissé Julie chez elle, nous reprenons la route en direction sud, sur une quinzaine de kilomètres, afin de trouver un accès au lac, une plage où nous pourrons mettre notre canot à l’eau. Il vente du nord-ouest, assez fort, mais les nombreuses îles semées sur la partie méridionale du lac Mistassini nous protègent. Pierre-Olivier rêve de pêcher quelques poissons. À de nombreuses reprises, il lance sa ligne autour de quelques îles, mais sans succès. Jean a pourtant déjà attrapé ici même quelques beaux brochets, en compagnie de son ami Gérald Dion. Nous chantons, blaguons, filmons, tout en pagayant doucement, ou en nous laissant dériver, poussés par un vent chaud, jusque dans une baie profonde où, enfin!, Pierrot attrape un petit brochet. Jean en fait de minces filets afin d’éviter les arêtes. Un seul poisson contente tout le monde! Il servira d’entrée pour le souper.

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Nous nous rendons ensuite chez Gérald Dion, qui attend deux amis avec lesquels il doit partir le lendemain pour l’Antre de marbre (eh oui!). Là, tout en mangeant, nous placotons à propos du chamanisme, du Nord et de la vie chez les Cris (Gérald est médecin au Eeyou Istchee depuis plusieurs décennies). Lorsque ses amis Guylaine et Rock débarquent enfin, en milieu de soirée (il s’agit de leur première visite à Mistissini), la conversation s’engage sur leur dernière aventure commune dans les monts Torngat, à la frontière du Nunavik et du Labrador, il y a un an. Que de péripéties grâce au Nord!

Nous les laissons bientôt pour retourner à nos écrivages et à nos archivages de fichiers photo et vidéo, chez Julie et Marcel, et surtout pour discuter encore une fois des liens de plus en plus nombreux que nous sentons s’établir entre notre propre voyage et l’entreprise du père Laure, en 1730. En canot, cet après-midi, nous avons inventé une espèce de slam où il était question du « père Laure 2 ». Que de sérénité, en particulier grâce à la présence de Pierre-Olivier, depuis le début de cette aventure!

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