Un beau dimanche à Wendake

Un beau dimanche à Wendake, sur les bords de la chute Kabir Kouba, nous sommes une quinzaine de la Traversée à vivre la conclusion de trois journées géopoétiques consacrées à la rivière Saint-Charles. Sous le charme des chants d’Andrée Kwe’dokye’s qui s’accompagne au tambour. Comme en prière après la descente de deux tronçons de la Saint-Charles: pour un premier groupe, à partir du lac jusqu’à Château-d’eau­; pour un second groupe, à partir des Saules jusqu’à la Pointe-aux-Lièvres, pratiquement à l’embouchure du grand fleuve.

Une rivière en ville sur laquelle on peut canoter, des eaux pures qui coulent entre des grands boulevards, un cours d’eau qui n’a rien à envier à la Seine ou à la Tamise, le long duquel on peut marcher 32 kilomètres, de l’embouchure jusqu’au lac de charge, des saules géants juste à côté d’un boulevard nommé Hamel — cette autoroute aux dix mille camions lourds et aux cent mille néons clinquants (nous avons d’ailleurs été faire un tour au « paradisiaque » Québec-Broue, question de vivre pleinement la réalité des riverains de la Saint-Charles). Une rivière en ville, quand on a pris soin de préserver la vie sauvage de ses rives, c’est un arc-en-ciel dans l’urbanité, c’est un coin de paix dans le brouhaha d’un siècle aux espèces malmenées, c’est le contentement d’une femelle malard qui vient présenter juste à la proue d’un canot sa portée de six canetons. Remerciements aux êtres éclairés qui surent tout mettre en œuvre pour que soit préservée une nature sauvage d’une telle beauté, et en pleine ville!

Avons-nous véritablement rencontré Akiawenrahk? Chose sûre: la déambulation géopoétique et la poésie wendat nous ont émus, en ouvrant de nouveaux chemins d’appréhension du monde, d’appartenance à la réalité — complexe réalité entre la nature et la ville, entre le « sauvage » et le « civilisé ».

En ces temps de Vérité et de Réconciliation, nous avons accueilli ce chant d’amitié wendat le cœur grand ouvert… Merci Andrée! Tiawenhk!

Jean et Andrée ont monté ensemble le spectacle WendaKébec, qui a été présenté à Québec le 17 octobre 2014. Il y a de bonnes chances que le spectacle soit repris très bientôt. Nous vous tiendrons au courant via notre page Facebook

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L’humour en canot

Peut-on douter que le père Laure, en 1730, en compagnie de ses guides innus, pendant les longues semaines, sinon les longs mois qu’il passa en canot, peut-on douter que souvent, très souvent, il fit des blagues, et échangea des blagues, et de bonnes blagues, qu’il fut la tête de Turc des Indiens qui connaissaient le pays de la Témiscamie quand lui n’en connaissait rien, mais que, tous ensemble, ils rirent, oh, pas tout le temps, mais souvent, quand le temps, justement, et les grands vents et les pluies diluviennes leur laissaient la force de rigoler et de bivouaquer en paix, sans les assauts trop furieux des mouches noires ou des cérotopogons, sur les rives des cours d’eau qui les montaient jusqu’au Nord, qui les élevaient véritablement vers ce Nord auquel ils aspiraient? Peut-on douter du sens de l’humour indien, qui existe depuis bien plus longtemps que la fondation de la colonie de la Nouvelle-France au XVIe siècle? Non. Si on connaît un tant soit peu les Indiens d’aujourd’hui, et particulièrement les nomades du Nord québécois, on ne peut douter que du temps du père Laure, ces gens savaient rire, et aimaient beaucoup rire, car encore maintenant, ils demeurent de fervents partisans de l’humour quand il s’agit d’accroître la qualité de leurs vies. Quant au père Laure, rigolait-il avec ses guides? On peut répondre oui à cette interrogation quand on connaît certains prêtres, comme Pierre-Olivier, qui fait partie de l’équipe de La route sacrée, qui ont un sens de l’humour réjouissant. Notre ami a choisi de consacrer sa vie au service des autres et de leur spiritualité, tout en croyant en la haute valeur de la sérénité — et de l’humour — pour accéder au « sacré » du monde.

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Devant le lac Mistassini

Bien sûr que la vie est parfois difficile! Bien sûr que l’existence peut s’avérer d’une rudesse sans nom! Bien sûr qu’en 1730, les conditions de voyagement n’étaient pas celles qui sont offertes par les aéronefs hyper modernes qui permettent aux touristes de traverser l’Atlantique nord en moins de six heures de vol! Mais le père Laure et les Innus qui aimaient l’accompagner n’eurent pas à patienter une seule minute dans un aéroport bondé ni à subir les fouilles intempestives des agents de la paix à la recherche de possibles terroristes internationaux. Quand ils décidèrent de décoller dans leur canot, l’embarquement ne fut l’affaire que de quelques instants. Ce fut alors que leur puissante aventure s’amorça, celle-ci, indubitablement, étant vécue en riant et en chantant. Le père Laure et les Innus, en état de « quête » profonde, se trouvaient aussi en état d’humour. Ce sont ces deux états amalgamés qui permirent que leur rêve de la Colline blanche, située au beau mitan d’un pays gigantesque, puisse se réaliser. Parvenus à l’Antre de marbre, on peut penser qu’ils se congratulèrent, qu’ils rirent de bon cœur — après avoir subi tant d’épreuves physiques —, puis qu’ils gardèrent silence afin de méditer ou de prier, un sourire en coin.

C’est ainsi, du moins, que nous avons vécu notre aventure, si modeste soit-elle en comparaison à celle du père Laure et de ses guides.

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C’est un peu en écho à l’article Pepkutshukatteu que Pierrot et Jean inventèrent ce petit délire en canot, lors d’une pêche mémorable sur le lac Mistassini, au neuvième jour de notre expédition.

Neuvième jour

Texte 1 : le chapitre sur Madame Montour dans Elles ont fait l’Amérique (Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque)

Texte 2 : la rencontre entre Jésus et la Samaritaine (Jn 4, 1-30)

Contexte : Vagabondages dans Mistissini

Réveil à Mistissini, sur la rue Petawabano. Aujourd’hui, il fera beau. Mais nous prenons notre temps, tout notre temps, et puis, chaque jour il nous faut nous poser pour écrire à propos des plus forts moments du voyage — particulièrement ce qui s’est passé à l’Antre de marbre —, ou méditer, ou en parler, afin de ne pas être seulement dans l’action. Une voyagerie, une aventure, une expédition prend un sens accru, sinon tout son sens, dans la mesure où à travers les préparatifs et la vie matérielle intervient une vie plus spirituelle, plus poétique, plus méditative, plus « sacrée ». Tant de choses vécues ; tant de choses à vivre. Après des jours entiers sur la route, après avoir affronté de grands vents en canot, sur la Témiscamie, il y a lieu de respirer, de contempler le ciel et ses nuages, tout en laissant la rêverie éveillée faire son boulot, peut-être le meilleur boulot qui soit.

La petite ville crie de Mistissini dégage beaucoup de dynamisme. Tant de constructions neuves, en pleine forêt boréale, au cœur d’un développement tourné vers le lac — un immense lac et ses splendeurs, le plus long lac naturel du Québec. En compagnie de Julie, qui nous a si gentiment reçus chez elle, nous poussons une pointe jusqu’au nouveau pont qui enjambe un des bras du lac, près d’un ancien brûlis, où l’on prévoit bâtir plusieurs maisons neuves. Ce pont a été créé grâce à d’immenses poutrelles, toutes en bois, assemblées aux Chantiers Chibougamau, avec des arbres coupés dans la région. Ce n’est pas rien de le souligner : ces poutrelles étant devenues la marque de commerce de cette industrie chibougamoise. Qu’elles aient servi à l’édification d’un pont à Mistissini, là où grouillent tant de projets, nous apparaît signifiant. C’est la rentrée scolaire aujourd’hui. Les enfants et les adolescents sont partout, la sève neuve d’une parole qui s’affirme un peu plus chaque année, une parole que les Sudistes devront apprendre à mieux écouter.

Nous allons aussi visiter le vieux cimetière cri, tout près de l’auberge. Sous les peupliers faux-tremble, nous marchons lentement, devisant, lisant quelques épitaphes, admirant tout particulièrement plusieurs petites clôtures en bois, peintes de différentes couleurs, parfois simplement placées dans les herbes, sans lien précis avec une croix ou une pierre tombale. Les petits rectangles formés par ces clôtures créent comme des sépultures pour les âmes qui semblent ainsi avoir plus d’espace pour voler. Nous déambulons dans ce cimetière indien pour nous y recueillir, certes, mais aussi pour partager notre plaisir de vivre en prenant quelques photos. On se promène ici comme on ne le fait presque plus, nous semble-t-il, dans les cimetières du monde sudiste. Qu’est-il devenu, ce Sud dorénavant composé de grands boulevards et d’autoroutes et de Pizza Hut et de Tim Hortons à profusion, en plus des édifices à soixante-dix étages et des centres d’achats qui poussent plus vite que le chiendent? Soit dit en passant, le Tim Hortons de Mistissini a ouvert ses portes depuis peu et paraît-il que les gens de Chibougamau n’hésitent pas à parcourir plus de 150 km pour venir y faire leur tour… (Car il n’y a pas de Tim Hortons à Chibougamau, vous l’aurez compris.) Osons croire que l’univers sudiste arrivera à s’associer à celui de l’autochtonie nordique qui, de fait, donne le ton à la vie harmonieuse de bien des humains dès qu’on se trouve au-delà du 49e parallèle. Quant à nous, au moment de clore notre promenade à Mistissini, c’est le shaputuan qui nous éblouit. En fait foi ce petit film :

En fin d’après-midi, après avoir laissé Julie chez elle, nous reprenons la route en direction sud, sur une quinzaine de kilomètres, afin de trouver un accès au lac, une plage où nous pourrons mettre notre canot à l’eau. Il vente du nord-ouest, assez fort, mais les nombreuses îles semées sur la partie méridionale du lac Mistassini nous protègent. Pierre-Olivier rêve de pêcher quelques poissons. À de nombreuses reprises, il lance sa ligne autour de quelques îles, mais sans succès. Jean a pourtant déjà attrapé ici même quelques beaux brochets, en compagnie de son ami Gérald Dion. Nous chantons, blaguons, filmons, tout en pagayant doucement, ou en nous laissant dériver, poussés par un vent chaud, jusque dans une baie profonde où, enfin!, Pierrot attrape un petit brochet. Jean en fait de minces filets afin d’éviter les arêtes. Un seul poisson contente tout le monde! Il servira d’entrée pour le souper.

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Nous nous rendons ensuite chez Gérald Dion, qui attend deux amis avec lesquels il doit partir le lendemain pour l’Antre de marbre (eh oui!). Là, tout en mangeant, nous placotons à propos du chamanisme, du Nord et de la vie chez les Cris (Gérald est médecin au Eeyou Istchee depuis plusieurs décennies). Lorsque ses amis Guylaine et Rock débarquent enfin, en milieu de soirée (il s’agit de leur première visite à Mistissini), la conversation s’engage sur leur dernière aventure commune dans les monts Torngat, à la frontière du Nunavik et du Labrador, il y a un an. Que de péripéties grâce au Nord!

Nous les laissons bientôt pour retourner à nos écrivages et à nos archivages de fichiers photo et vidéo, chez Julie et Marcel, et surtout pour discuter encore une fois des liens de plus en plus nombreux que nous sentons s’établir entre notre propre voyage et l’entreprise du père Laure, en 1730. En canot, cet après-midi, nous avons inventé une espèce de slam où il était question du « père Laure 2 ». Que de sérénité, en particulier grâce à la présence de Pierre-Olivier, depuis le début de cette aventure!

Septième jour

Texte 1 : La montagne secrète (Gabrielle Roy)

Textes 2 : Livre d’Isaïe (Is 22, 19-23), Psaume 138, Évangile de Matthieu (Mt 16, 13-20)

Contexte : de la Colline blanche à l’Hôtel Chibougamau

Aurore

Lever de soleil sur la Témiscamie

Dès l’aube, Isabelle part explorer les environs. Sa nuit a été courte. Après une nouvelle excursion au sommet de la Colline pour assister au lever du soleil, elle se rend à la baie où nous sommes arrivés la veille. Près du canot renversé, elle note que la caisse contenant le matériel de pêche a été bousculée. Sur deux côtés, de grosses griffes l’ont perforée! Rien n’a été brisé cependant, pas même un petit sac de détritus laissé là par mégarde, et que l’ours a négligé. Car c’est évidemment un ursidé qui a fouiné autour du canot. Il aurait pu s’y attaquer ; des coureurs de bois racontent des histoires de canots lacérés par les ours. Heureusement qu’Isabelle a un vaste répertoire de chants pour rendre sa marche matinale bien sonore. Cent mètres plus loin, sur la rive, elle photographie la piste de la bête, de grosses pattes griffues ayant marqué la boue. L’ours était bien sûr en quête de nourriture, comme toujours, même si à ce temps-ci de l’année, les bleuets bien mûrs sont innombrables dans la taïga.

Pierrot

Préparatifs pour la messe

Nous déjeunons, puis démontons notre campement. Tout est fin prêt pour que Pierre-Olivier dise la messe, l’événement qui, depuis nos premières rêveries à propos de La route sacrée, se trouve au cœur même de notre expédition, dans l’esprit de ce que purent vivre le père Laure et ses compagnons, ici même, en 1730. Cette messe doit être filmée. La caméra, installée sur un trépied, est mise en marche. Pierre-Olivier a revêtu ses habits d’homme d’église, une étole propre. Sur un petit banc de canot bleu, déposé sur la glacière, est étalée une simple nappe où l’on retrouve un calice, une hostie dans sa patène, deux petites bouteilles (le vin et l’eau), une chandelle, une croix, en plus d’une Bible miniature. Le tout tenait dans une espèce de portuna, comme si Pierrot était docteur de campagne, version « soigneur d’âmes ». Isabelle et Jean se sont assis par terre, tout près. Dans l’Antre de marbre — aussi appelé « maison du Grand Génie » (sur la carte du père Laure) ou « Waapushukamukw » (sur le panneau annonçant le sentier) —, la messe commence. Tous, nous avons le sentiment que cette célébration constitue une messe « sur le monde », « dans le monde » et « pour le monde », même si c’est avec une extrême humilité qu’elle est dite. Avec émotion, nous songeons à ceux et celles qui aiment croire en la parole du Christ, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, à tous ceux qui souffrent de déshumanisation, d’indignité. Nous honorons la mémoire de nos défunts, des peuples perdus, prions particulièrement pour le peuple de la Loutre, dont Ronald Bacon nous a parlé à Pessamit. C’est de ce type de messe dont ont rêvé et rêvent encore tant de pèlerins sur la planète. À plusieurs moments, Pierre-Olivier chante en s’accompagnant de son charango. Nous chantons avec lui, bien sûr, avec une joie tranquille, délicate, comme si les joies les plus émouvantes de l’existence devaient se vivre sur le mode de la délicatesse. Les épinettes devant nous se balancent doucement. Comment la messe du père Laure put-elle bien se dérouler il y a quasiment 300 ans? Là n’est pas le plus important. Nous savons à quel point une cérémonie, tout comme un lieu, un paysage, une rencontre d’êtres humains, a parfois le don de prendre valeur sacrée. Le père Laure et les Innus avaient voyagé pendant des semaines, voire des mois, dans de petits canots, en affrontant de réelles difficultés, bien des longueurs de temps et moult attaques de moustiques, avant d’atteindre l’Antre de marbre. Leur expédition fut mille fois plus périlleuse et laborieuse que la nôtre. Alors, comment ne pas chercher à évoquer, même avec si peu d’informations, tous les moments de grâce qui purent avoir lieu ici à travers les âges, sur cette Colline blanche déjà consacrée par des générations de coureurs de froid et de Nord?

Croix+Jean

La croix des pèlerins

En souvenir de notre visite, Jean brêle deux tiges d’épinette préalablement ébranchées de manière à former une croix, que nous installons parmi les épinettes, au-dessus de l’Antre de marbre. Ni trop visible, ni trop invisible, elle représente notre volonté de communier, par-delà les différences, au souffle créateur qui anime le monde, ouvre nos cœurs et nous interpelle à devenir des humains humains. Nous réfléchissons à la délicate question de la « coexistence » du catholicisme et des autres religions et spiritualités — nous continuerons d’y réfléchir. Chose sûre, notre démarche ne se veut aucunement impérialiste ou conquérante. Isabelle songe à ce passage dans La montagne secrète de Gabrielle Roy :

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Nous redescendons les bagages jusqu’au canot. La pente est rude ; il y a des dangers de glisser sur la mousse mouillée. Les bottes deviennent vite détrempées. Le temps sera passablement variable aujourd’hui. Bien que nous pourrons naviguer dans le sens du courant, sur la Témiscamie, le vent souffle toujours de l’ouest. Nous aurons donc la plupart du temps à l’endurer de face, en pleine proue. À 11 heures 45, nous quittons la berge. Pagayer instaure un rythme, une pulsation. Nous sommes plus silencieux, plus concentrés qu’hier, économisons nos forces. Canoter représente toujours une affaire de cœur et de courage. Les épaules et le dos travaillent, les cerveaux virevoltent devant les beautés du paysage. Nous faisons halte sur la même petite île où nous nous étions baignés la veille. Nous mangeons un peu ; le sable se mêle à la mayonnaise dans nos sandwichs. Une petite bande d’outardes se plaisent à nous envoyer des « nirliq » surexcités en déguerpissant devant nous. Cette forêt est habitée par une faune qui n’est à peu près jamais dérangée. La route de gravelle, qui auparavant s’arrêtait quelques kilomètres après le pont, au lac Albanel, se poursuit maintenant, en direction nord-est, vers la mine Stornoway, où l’on extraira des diamants. Pendant la messe, ce matin, il nous semblait parfois entendre des bruits lointains. Des bruits de machine? Provenaient-ils des camions lourds qui coursent déjà sur cette route qui suit le lac Albanel, se rapprochant parfois de la Témiscamie? Osons croire que le merveilleux du silence que nous avons vécu à la Colline Blanche ne sera jamais vraiment troublé. Osons l’espérer, car les lieux de grand calme commencent sérieusement à se raréfier, partout sur Terre, les humains ne cessant de créer chaque jour des cacophonies nouvelles associées à une machinerie de plus en plus gigantesque.

Nous rembarquons dans le canot, toujours en direction du pont enjambant la Témiscamie. Encore quatre ou cinq kilomètres… Le ciel s’est chargé de cumulo-nimbus gros comme des montagnes. De fortes bourrasques nous obligent souvent à faire du surplace. Nous devons déployer de plus grands efforts de pagayage. À trois, nous parvenons à avancer, petit à petit. Pagayer en étant assis au centre d’un canot n’est pas chose facile. Nous franchissons certaines pointes, recherchons des portions de rivière protégées par la forêt. Heureusement que ce cours d’eau n’est pas rectiligne! De légers croches nous permettent d’aborder des zones encalminées. Nous glissons sur l’eau, parfois moins vite que si nous étions à pied. Voilà ce que peut représenter la vie dans un canot! Tous les canoteurs — tous — savent bien comment les éléments sont parfois contraires. Nous n’embarquons toutefois aucune vague, pas même un bouillon. La rivière a beaucoup baissé — de presque un mètre — depuis notre premier repérage, au milieu du mois de juillet. Les rives sont presque toujours très boueuses. Après un accès de vent plus rude que les autres, nous choisissons de nous reposer. Il le faut, et maintenant. Sur la berge, tout n’est que bouette ; les bottes s’y enfoncent. Vaut mieux marcher nu-pieds et se saucer, encore une fois. Si laveris te, lotus. Pierre-Olivier, fidèle à sa devise, se sera donc baigné dans les eaux du Saint-Laurent, du Saguenay, de l’Ashuapmouchouane et de la Témiscamie! Et le voyage n’est pas terminé…

Retour

Temps variable sur la Témiscamie

Vers trois heures, le ciel noircit complètement. Un gros orage s’abat soudain, transformant pratiquement le canot en bain. Un éclair, géant, suivi d’un grand coup de tonnerre, juste à bâbord, devient comme le signal d’une chute radicale de la température, qui passe de 28 à 14 degrés en quelques instants. Vite détrempés par cette pluie, nous stoppons une nouvelle fois pour revêtir des imperméables, pour retirer les chandails mouillés et en trouver des secs dans les sacs étanches. Vive le caoutchouc! Vive la boue aussi, finalement, puisqu’elle permet à Isabelle de repérer des traces d’orignal sur la berge. Nouveau départ. Au loin, nous entrevoyons les structures du pont de ciment. Le ciel se dégage peu à peu : voilà qu’il fait grand soleil! Le vent tombe… oh, pendant quelques minutes seulement, mais assez longtemps pour nous encourager. Bientôt, nous dépassons la base d’hydravion, sur la gauche, et le hangar d’où émane un sempiternel vrombissement de génératrice. Nous accostons sur la petite plage de notre point de départ, et c’est avec plaisir que nous redécouvrons notre roulotte. Nous sommes fiers — épuisés, tout bouetteux, mais fiers. Nous déchargeons le matériel, bien des choses étant détrempées. Nous refixons le canot au toit de l’auto, puis, tous réunis à l’abri dans la roulotte — il s’est remis à pleuvoir à verse! —, nous trinquons, chacun avec un petit verre de porto à la main. Victoire! Rien d’héroïque peut-être, mais comme nous sommes fiers de ce périple à l’Antre de marbre, où nous avons vécu des instants d’intense émotion, dans la paix, une beauté puissante, et la solennité. Nous avons aussi aperçu un grand loup. Marché dans les traces d’un ours, puis d’un orignal. Une dizaine d’outardes nous ont devancés en se dandinant. Un grand chevalier aux pattes filiformes nous a salués. Et puis, nous avons discuté, et prié, et chanté, et fait des blagues, beaucoup de blagues. Ensemble, réunis par une réelle harmonie, nous avons été gagnés par les splendeurs de la forêt témiscamienne et tout le sacré dégagé par la Colline blanche. Pour fêter tout ça, nous piquons une pointe jusqu’au lac Albanel, au bout de la route.

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Lac Albanel et piqûres dans le cou

Ce soir, nous coucherons quelque part dans Chibougamau. Nous voudrons étendre toutes nos affaires pour les faire sécher. Ce soir, nous nous redirons que ce voyage sur la rivière fut intense, plein, peut-être même un peu trop rapide. Aurions-nous dû coucher une autre nuit à la Colline blanche? Peut-être… Mais notre aventure est loin d’être terminée. Bientôt, nous tâterons des eaux du grand lac Mistassini. Des amis de Pierre-Olivier nous y attendent. Et puis, Gérald Dion, qui pratique la médecine à Mistissini depuis des lustres, veut nous recevoir à souper. Lui aussi, avec des amis, souhaite se rendre à l’Antre de marbre, dans quelques jours. La route sacrée n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Rien n’est terminé, bien au contraire. Tout commence.

Le septième jour, tout commence.

Sixième jour

Texte 1 : C’était au temps des mammouths laineux (Serge Bouchard), à propos des rivières qui coulent dans les deux sens et de la capacité du nomade à « faire de la terre » en marchant

Textes 2 : Épître aux Romains (Rm 11, 33-36), Évangile de Jean (Jn 3, 1-8), Livre de la Genèse (Gn 1, 24-31)

Contexte : de Chibougamau à la Colline blanche

Nous faisons le plein de denrées et d’amour chez nos amis chibougamois. Départ vers 9h. Il fait chaud, anormalement chaud pour la saison, sur la route entre Chibougamau et la rivière Témiscamie. Passé l’embranchement qui nous permettrait de nous rendre à Mistissini — un gros village cri du Nouchimii Eeyou qui se trouve, ces années-ci, en plein développement —, la route cesse d’être asphaltée. Nous poursuivons plein nord-est dans la gravelle et la poussière. La roulotte écope. Tant bien que mal, nous calfeutrons les fenêtres avec du ruban adhésif. Le paysage, sans la double ligne des poteaux électriques qui lacérait les abords de la route depuis Chibougamau, devient plus harmonieux, plus lumineux. Les petits lacs, de chaque côté, reflètent la splendeur des épinettes noires riveraines. Il y a plusieurs semaines, lors du repérage, nous avions prévu quelques arrêts le long de ce chemin afin de marcher, seul ou en duo, un conducteur amenant l’auto et la roulotte quatre, cinq ou même dix kilomètres plus loin, afin d’attendre les randonneurs. Ce petit manège nous aurait permis d’expérimenter une nouvelle facette du pèlerinage : celle de marcher en silence, ou bien en discutant tranquillement, tout en longeant les lacs et la forêt, de manière à vivre une espèce de petit « Compostelle » nordiciste. Mais le temps nous est compté. En effet, la météo annonce pour demain du temps plutôt tourmenté avec des orages. De plus, la chaleur qui règne depuis plusieurs jours et surtout l’absence de pluie ont asséché la route : d’immenses nuages de poussière sont sans cesse soulevés par des camions géants, rendant la marche beaucoup moins attrayante. Bref, parce que nous souhaitons atteindre l’Antre de marbre aujourd’hui même, nous reportons donc à plus tard l’idée de « petites marches de pèlerinage ». Un jour, nous nous reprendrons.

51eparallele

Le 51e parallèle

Le pont de la Témiscamie apparaît après 172 kilomètres, au-delà de la limite symbolique du 51e parallèle. Nous préparons les bagages, descendons le canot au bord de l’eau et le chargeons avec la nourriture (placée dans une glacière ronde qui devrait servir d’abri — bien relatif! — aux possibles incursions des ours), une petite tente, les sacs de couchage, les matelas de sol, une carabine, les vêtements de pluie, des vestes de sécurité et du matériel pour tourner — caméra et micros —, sans oublier le matériel liturgique de Pierre-Olivier et le célèbre charango. Après une collation rapide, nous prenons le large. Il est 13 heures 45. Pierrot a pris place tant bien que mal au centre du canot et de tous les bagages. Isabelle pagaie à l’avant ; Jean à l’arrière. Il vente de l’ouest, sans trop de rafales. Nous filons plus rapidement que prévu. Le bruit des nombreux camions passant sur la route et sur le pont au-dessus de la rivière finit par s’estomper. Un calme majestueux nous envahit. Au cœur des houles, il nous faut prendre les vagues au sérieux, surtout que le petit canot « prospecteur » avec lequel nous remontons le courant est un esquif conçu pour les rapides, donc très maniable, sans quille, versant et instable par gros temps. Cette embarcation doit être considérée avec politesse, surtout lorsque le plat-bord touche la crête des vagues. Mais tout se place bien vite. L’équilibre règne parmi nous et partout dans le canot, ce qui fait que nous chantons, avec intensité, dérangeant probablement un brin les êtres de la forêt tant notre enthousiasme est grand. Nous entonnons toutes sortes de chants avec une saine joie d’enfants, en inventant à loisir des paroles qui n’ont parfois pas grand sens.

Chanter sur la Témiscamie

Canoter sur la Témiscamie

Jean jette sa ligne à l’eau dans l’espoir d’accrocher un brochet, pour accompagner le souper, mais ce n’est pas une grande idée. Il vente beaucoup trop, et le canot reste instable. Et puis, où le mettrait-on, ce grand carnivore du Moyen Nord? Tout le canot est occupé! Fin de la courte séance de pêche! Chaque fois que nous cessons de chanter, la beauté et le silence tout autour nous ravissent tellement que notre joie surabonde, l’emporte, et nous recommençons de plus belle. Isabeau s’y promène, à trois voix s’il vous plaît, est notre grand succès ; Youpi-ya Youpi-yé, à trois voix aussi, notre leitmotiv. La Témiscamie se laisse peu à peu remonter sans grande difficulté, le courant s’y trouvant étalé sur quasiment deux cents mètres de large. Avons-nous trouvé la fameuse rivière qui coule dans les deux sens? Ou n’est-ce pas plutôt le vent qui nous pousse? De fait, nous glissons bien, comme si nous étions gréés d’une voile. Après deux heures de route, nous stoppons sur une petite île sableuse. Le soleil plombe ; les Tropiques sont peut-être fort éloignées du 51e parallèle, mais ¡qué calor! Tout le monde se lance à l’eau, ce qui redonne aux cerveaux et aux membres des énergies neuves. Plaisir de l’eau fraîche et des muscles tonifiés, ajouté à une joie d’excursion inespérée. Vive le capitaine, s’écrient les matelots! Y en a pas comme lui! Si y en a, y en a pas beaucoup!

Des bécasses courent sur les berges. Un aigle semble vouloir nous indiquer quelle est la direction à suivre. Nous repartons en cherchant l’entrée de la baie menant vers la Colline blanche, plutôt étroite, qui sera sur la rive sud. Cette petite porte entre les arbres s’avère finalement plus proche que prévu. À quelques reprises, Isabelle a de fortes impressions que c’est là! c’est là! Elle l’indique du doigt. Bien sûr, nous avons tous aperçu, au loin, une plaque blanchâtre entre le vert des épinettes, indiquant une longue coulée de quartzite. La Colline blanche se trouve dans les parages. Mais Jean a l’impression que l’entrée de la baie se trouve camouflée derrière une pointe située un peu plus en aval, plus loin là-bas… Un grand loup gris, qui trottinait sur la rive nord, nous lance un regard suspicieux, un seul, avant de prendre le bois. Instant d’une rare qualité que cette rencontre inopinée, dans le cours d’un voyage d’exploration nordique! La rivière se rétrécissant pour former un rapide inconnu, le capitaine avoue à ses compagnons qu’il était dans les patates. La baie se trouve bel et bien en amont. On vire de bord, ayant maintenant à affronter de grosses bourrasques. Après un nouveau 30 minutes de canotage, nous touchons enfin au but, non sans garder en mémoire la vision de ce grand loup du Nord, prince des forêts. À 17 heures 30, nous débarquons le matériel au fond de la baie, dans les herbages, sur une berge boueuse. Commence un portageage qui devient vite éreintant, considérant la chaleur — il fait 29 degrés Celsius! — afin de tout hisser à l’Antre de marbre, à mi-pente de la Colline blanche. Même s’il n’y a pas cent mètres de dénivelé, il fait humide comme sur les rives de l’Amazone, et tout le monde sue et souffle à cause des deux ou trois aller-retours qu’il faut pour tout apporter à bon port. Les pagaies et les vestes de sécurité, de même que la boîte de matériel à pêche, sont laissées sous le canot. Tout le monde a faim. Mais on prend le temps de monter la tente et d’explorer un brin : la lumière est trop belle. Nous allons dormir à l’endroit même où séjourna le père Laure avec ses guides innus. Cela nous transporte et nous excite.

Campement

Le campement à l’Antre de marbre

Suit un excellent souper fait de pétoncles et de riz : succulent! Les repas dont on se souvient le plus se prennent souvent en pleine nature, après de grands efforts. Il faut parfois beaucoup de travail — associé à une foi véritable en la voie tracée pour soi et par soi — pour arriver à certains instants primordiaux, tel celui que nous vivons, alors que tout prend son sens. L’extrême sens sacré du lieu et des êtres qui y passent, y campent, depuis toujours, se magnifie. Instant de recueillement tranquille, en cette soirée de fin du mois d’août, aux abords de la Témiscamie, au sommet de la Colline blanche, non loin de la chaîne des monts Otish. Il faut la plupart du temps beaucoup de sueur et d’entraide, en plus d’une réelle dose d’humanité et d’une véritable intelligence — en concordance avec les forces de la nature —, pour que surgissent de tels moments d’harmonie entre les êtres et le monde. Il faut savoir tenir compte du vent et des nuages qui menacent, du courant et des eaux tumultueuses, de tout ce qui peut être utile comme matériel et comme nourriture pour la survie. Il faut apprendre à lire les sentiers, les falaises, les caps et les passes parfois dangereuses. Vivre une expédition en forêt boréale n’est jamais facile. Il y a plusieurs marches forcées, et l’équipement à transporter, et des intempéries et des moustiques, ces maîtres de la Boréalie depuis des centaines de millions d’années. Mais quand enfin on parvient au lieu auquel on rêvait, et qu’on peut s’y recueillir en remerciant le monde, eh bien, c’est là qu’une « route sacrée » finit par prendre tout son sens. Rien n’est alors insensé, même les courbatures ou les élancements dans les bras, même la boue entrée dans les souliers. Chaque détail prend une signification d’autant plus grande qu’il participe à l’envol de paroles plus solennelles que celles de la vie dite « normale » — paroles à la fois plus intimes et plus universelles. Nous nous sentons en communion avec le monde.

Priere

Préparation d’un temps de prière sur la Colline blanche

Le soir de notre sixième jour d’expédition, au coucher du soleil, sur la crête de la Colline blanche, la voûte céleste semble vouloir participer à notre équipée. Pierrot, en sa qualité de prêtre, guide notre prière. Tous assis sur la quartzite polie, l’émotion nous gagne, une émotion faite de profonde humilité. Impression d’entrer en résonance avec la création du monde et toute sa perpétuation, avec apaisement. La nuit venue, nous redescendons vers la tente montée dans l’Antre de marbre. Mais bientôt, encore tout animés par leur prière du crépuscule, Isabelle et Pierre-Olivier retournent vers le sommet. Ils rêvent d’étoiles filantes et de Voie lactée pulsatile. Nuit de fête. Nuit de paix. Songeant au labeur du lendemain, Jean choisit plutôt de se coucher.

Le père Laure en Témiscamie

J’imagine…

J’imagine le père Laure dans un canot, en compagnie de ses guides innus, sur la rivière Témiscamie. Début du XVIIIe siècle. Je l’imagine après plusieurs semaines, sinon après des mois de canotage, de voyageage, de portageage, après des jours de tempêtes, d’innombrables attaques de mouches noires. Le père n’oublie pas qu’il est missionnaire. Mais comme il est quasiment arrivé au centre du pays, j’imagine qu’il ne sent surtout pas imbu de quelque pouvoir extraordinaire que ce soit. Il n’oublie pas que son devoir de prêtre est d’évangéliser, certes. Mais en ce moment magnifique de sa vie, oh! comme j’imagine qu’il se sent prêt à être conquis par les appels du Tchiché Manitou, le Grand Esprit des Indiens avec lesquels il a appris à vivre. Bien sûr qu’en tant que jésuite, il est porteur de plusieurs traits d’une civilisation dite des « Lumières ». Il connaît de nombreuses techniques. Il est issu d’un monde qui a inventé l’imprimerie et le télescope — et qui considère par ailleurs toutes sortes de colonialismes, pour le meilleur comme pour le pire.

J'imagine

J’imagine…

Il s’agit de lire la Relation inédite/1720-1730 du père Laure pour réaliser à quel point c’est sa foi qui l’a mené jusqu’à Tadoussac, puis sur les rives du Saguenay, pour continuer vers le nord, toujours plus au Nord. En cette journée où il canote sur la Témiscamie avec des hommes qui lui ont tout enseigné à propos de la vie en forêt — les Indiens ayant pêché et chassé en remontant des courants puissants —, sur un territoire totalement vierge (et qui l’est resté, encore, en grande partie, trois cents ans plus tard), eh bien, je l’imagine, ce père Laure, séduit par la magie des lieux, par la pureté des eaux, par les impénétrables étendues de résineux qui l’entourent. Pour avoir moi-même canoté sur les eaux des rivières boréales, je peux si facilement m’imaginer que le père Laure fut enthousiasmé par la force et le courage patient de ses guides. Grâce à eux, grâce à leur talent et grâce à leur connaissance intime des forces de la Nature, il est parvenu devant la Colline blanche. Bientôt, il va nommer une grotte « l’Antre de marbre ». En même temps, au creux de son canot d’écorce, j’imagine que cet homme venu de France se sent petit, tout petit, face à un paysage aussi grandiose et aussi sauvage, certes, mais aussi face à ses guides qui possèdent tant de moyens que lui ne possède pas, eux qui sont d’une civilisation tellement différente de la sienne. Bien sûr que des villes comme Québec ont été bâties grâce aux compétences des architectes et des ouvriers français. Bien sûr que l’Europe a créé les mousquets et des manières de tuer bien plus efficaces que celles des Indiens. Bien sûr que les Innus ont été ébahis par l’apparition de grands voiliers capables de franchir les mers. Mais eux, avec leurs si efficaces canots d’écorce, ils se sont donné les moyens de traverser un continent tout entier, du sud au nord, de Tadoussac jusqu’au lac Mistassini, en passant par le lac Albanel, pour aboutir au cœur de la Témiscamie. Combien de leurs frères et de leurs sœurs de pagayage ont atteint les baies de James et d’Ungava en partant du Saint-Laurent! Les Innus de Pessamit, de Uashuat, d’Ekuanitshit et d’Unamen Shipu, et depuis des générations, font de véritables pèlerinages jusqu’au Mushuau Nipi, aux sources de la rivière George. Ah, tout cela, le père Laure le sait bien. C’est pourquoi j’imagine qu’il fait beaucoup plus que respecter ses guides : il les admire! Et même si son devoir comme sa raison d’être en terre de Kanada est d’apporter la parole du Christ, il se sent comme un pou. Alors qu’il se trouve au pied de la Colline blanche, ce n’est pas une messe de missionnaire qu’il va bientôt dire à l’Antre de marbre, non! C’est plutôt une manière de fêter une folle mais remarquable équipée, comme un grand remerciement aux puissances chtoniennes, maritimes et célestes réunies. C’est probablement pour cette raison que les Innus acceptent de se recueillir et de prier avec le père Laure.

Le Nord expliqué aux tout-petits

MarianneS’adressant à tous les enfants du monde — et en particulier à Marianne, deux ans et demi, filleule d’Isabelle —, Jean Désy présente, dans ses grandes lignes, la faune boréale. Tout en écoutant cet exposé éminemment scientifique, les spectateurs pourront admirer sa maîtrise des coups de pagaie, dont le fameux coup en J.  

Chiiwetau

En route pour le Chiiwetau, vous quittez le village de Waswanipi vers l’est, sur la 113, comme si vous alliez à Chapais. Quelques kilomètres à peine après votre départ, vous bifurquez franc nord sur une route de bois, dans un chemin qu’un jeune forestier vous a fait connaître, et dans tous ses détails, en vous indiquant ses courbes comme ses embranchements. Vous n’avez pas de carte, les entrées GPS se font couci-couça sur votre iPhone, mais vous plongez dans un pays vert forêt vert sauvage, où, si de vastes secteurs d’épinettes ont été retirés (là où sont rangés des andins de branches sèches), la végétation a déjà beaucoup repoussé, les coupes ayant dû avoir lieu il y a cinq, dix ou quinze ans.

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Castor parmi les castors

Après une dizaine de kilomètres, vous vous arrêtez pour admirer une immense cabane à castors. Une longue digue retient l’eau tout autour de cette cabane qui est sûrement habitée, si on se fie aux branches d’aulnes fraîchement écorcées. Vous notez des bouleaux qui ont été rongés comme par un artiste, le travail ayant été effectué pendant l’hiver puisque les césures se trouvent loin au-dessus du sol. L’herbe tendre devant la digue est d’un vert émouvant. Vous vous demandez combien de castors peuvent habiter ce château-là. Le pays cri demeure un pays de castors. À une certaine époque, toute l’économie de la Nouvelle-France reposait sur la fourrure de ces rongeurs. Encore maintenant, ils font la pluie et le beau temps, bloquant à tout moment les chemins forestiers. Vous repartez. Grande hâte d’arriver à la descente de bateau, comme on vous l’a expliqué, après le delta de la rivière Waswanipi où abondent les îles, petites et grandes. Sur l’une d’entre elles se trouve le Chiiwetau, le vieux village de Waswanipi, là où sont nés plusieurs Cris qui ont maintenant soixante ans et plus, là où la vie humaine fut intense face au grand lac Waswanipi, là où subsistent plus d’une soixantaine de constructions, des cabanes, des chalets, des tipis… pour les fêtes, pour les nombreux rassemblements cris, surtout au printemps et en été, pour les jours de festival de pêche au doré.

Tout à coup, vous apercevez un petit ours d’un an et demi qui courait dans le chemin. Vite, il se sauve dans les arrachis. Vous le perdez de vue. Une ombre noire. Quasi fantôme. Les ours sont innombrables dans les environs, surtout avec ces feuillus qui ont repoussé, et les champs couverts de petits fruits. Plusieurs talles de bleuets sont quasiment mûres, même si on n’est qu’à la mi-juillet. Vous apercevez un premier panneau : Chiiwetau, sur la gauche. Encore une dizaine de kilomètres à parcourir. À deux endroits, il vous faut beaucoup ralentir pour ne rien casser, le chemin ayant été creusé par des ruisseaux de printemps — pas de ponceau. S’il y avait une panne, un retour à pied vers la route d’asphalte prendrait six ou sept heures, au bas mot. Vous n’avez rencontré personne, croisé aucun autre véhicule.

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Embarcadère

Vous parvenez enfin à un immense dégagement, devant une rivière large comme un fleuve, où se trouvent rangées plusieurs chaloupes, sur des remorques. Une croix blanche trône entre le stationnement et la rivière, comme pour marquer la mort d’un être cher, peut-être un enfant puisque deux toutous sont fichés sur le montant. Le courant de la Waswanipi est puissant. Vous mettez le canot à l’eau, préparez les gréements, la canne à pêche, et décidez de remonter le courant, même s’il n’est pas certain que le vieux Waswanipi se trouve en amont. Vous vous dites qu’avec le petit vent d’ouest qui souffle dans le même sens que le courant, il vaut mieux dépenser ses énergies à ce moment-ci, tout en espérant que le Chiiwetau se trouve dans le delta plutôt qu’en aval, ce qui vous surprendrait, mais des fois… Chose sûre, en canot, vaut mieux travailler plus fort en démarrant plutôt qu’en finissant la journée. Vous pagayez, longez la rive pour profiter des remous de courant et vous protéger du vent. Après une quinzaine de minutes, han! une grosse prise sur l’hameçon qui traînait à trente mètres derrière le canot. Un brochet ! Six ou sept kilos. Petite bataille pour le ramener, le sortir de l’eau, l’assommer. Mais pendant ce temps, vous avez dérivé quasiment jusqu’à votre point de départ. Vous repartez, pagayez fort. Avec cœur. Votre pagaie mange de l’eau. Il fait bon, chaud, mais pas trop. Le vent est doux. Partout, il règne un silence apaisant. Vous croyez voir comme une tôle, au loin. Vous vous dites que vous ramez dans la bonne direction.

Après une heure et demie de canot, après avoir dépassé un bras de rivière large d’une centaine de mètres sur la gauche, vous voyez une pointe, une presqu’île, là où certains arbres semblent avoir été coupés. Sur la droite, un, deux chalets, plutôt coquets. Votre but devient cette presqu’île. Village ou pas, vous mangerez là, et il vous faut arranger le brochet qui s’est débattu par dix fois dans le fond du canot, que vous avez dû assommer à nouveau à plusieurs reprises. Animal d’allure préhistorique, mais à la chair délicieuse. Vous touchez la pointe ; en plus des deux chalets sur la droite, vous apercevez d’autres cabanes, plus loin, à un demi-kilomètre. Mais pas de village. Vous descendez sur la berge avec l’idée de vous baigner, de vous rafraîchir dans cette eau pourtant pleine de barracudas du Nord. Vous faites quelques pas, en direction du bout de la presqu’île, et là, comme par miracle, apparaissent les bâtisses du Chiiwetau, des dizaines et des dizaines, regroupées dans les hautes herbes. Un vrai village, que de grands peupliers semblent garder. Tous les résineux ont probablement été tronçonnés afin de laisser le vent chasser les mouches. Pas âme qui vive pour l’instant. Des dizaines de toiles bleues couvrent plusieurs cabanes. Avec le ciel et ses cumulus, ces bleus du village font comme une fête. Vous mangez un peu, préparez deux beaux gros filets de brochet, rejetez la carcasse au large en sachant bien que dans dix minutes, tout aura été bouffé par d’autres brochets. Puis vous vous saucez en criant, en ressortant presque immédiatement, car elle est froide, cette eau, mais surtout, vous vous imaginez un brochet de dix kilos en train de vous passer entre les jambes.

Devant le Chiiwetau

Isa devant le Chiiwetau

Bonheur! Splendeur des eaux du Nord. Émotion face à un village ancestral, encore très souvent habité par les Cris, où se rencontrent jeunes et aînés. Vous repartez pour descendre la rivière. Un bateau avec cinq hommes vous croise. Tous vous envoient la main. Vous laissez à nouveau traîner derrière vous la ligne à pêche. Mais pas une touche. Le silence est parfois enchanté par les bruants à gorge blanche. Deux pluviers kildir s’excitent sur la berge. Devant la jetée, votre exploration s’achève. Vous remontez votre canot sur le toit de votre véhicule pour repartir, découvrir le grand pont enjambant la rivière Waswanipi, à la décharge du lac, dix kilomètres plus à l’ouest. Puis il vous faut rentrer à Waswanipi, pour le souper, car vous avez des invités. Ce soir, vous leur cuisinerez des fish and chips au brochet frais.

Ô vie nordique au Eeyou Istchee! Ô joie d’avoir l’impression d’être un petit Balboa, une Marie Iowa Dorion, même si on ne découvre rien de neuf — bien qu’au cœur de l’aventure, tout reste neuf, dans la tête comme dans le cœur.

Chant pour un passage

Il y a quelques années, mon ami Gérald Dion, un collègue médecin qui a œuvré toute sa vie auprès des populations cries du Nouchimii Eeyou (l’inland cri) comme du Winnebeoug Eeyou (le pays cri bordant la baie de James), fin connaisseur de l’arrière-pays autour du lac Mistassini, a bien voulu me guider jusqu’à l’Antre de marbre. En canot, nous avons remonté la Témiscamie sur une vingtaine de kilomètres, jusqu’à la Colline Blanche. Gérald Dion connaissait déjà l’endroit pour l’avoir visité à quelques reprises. L’année précédant notre excursion, il y avait même campé, avec des amis, devant la grotte principale.

C’est en canotant, en marchant dans la montagne jusqu’au sommet, en récitant de la poésie et en jouant de la flûte, que nous avons pu goûter l’atmosphère hautement sacrée dégagée par ce lieu. Gérald arrivait tout juste d’un périple en Arizona où il avait eu le plaisir de faire la connaissance du poète québécois Pierre Nepveu. Tous les deux, et depuis longtemps, ils s’intéressaient à l’univers des Indiens d’Amérique, à leur spiritualité plus particulièrement. Pour notre excursion à l’Antre de marbre, Gérald avait eu l’idée d’apporter un poème de Pierre qu’il avait pris la peine d’encadrer, intitulé « Chant pour un passage ». Après avoir gravi la montagne et exploré ses grottes, de retour dans mon canot, j’ai demandé à Gérald s’il acceptait de me lire ce poème. J’avais envie de le filmer. Tout de suite, Gérald a acquiescé. Lentement, le canot dérivait sur les eaux tranquilles d’une petite baie de la Témiscamie. C’était le soir ; les épinettes noires et blanches, tout autour, semblaient nous écouter, nous regarder. Sans conteste, je peux dire que ce fut le moment de grâce de cette journée.

Le poème est disponible en ligne dans sa version intégrale.

Nécessité

Absolue nécessité pour les humains, au moins une fois dans leur vie, d’embarquer dans un canot afin de prendre contact avec un lac ou une rivière de ce pays. Pas dans un bateau-moteur ou un traversier. Non. Dans un simple canot, conçu sur le modèle des canots d’écorce inventés par les Indiens. Légère embarcation aux deux bouts effilés, sans quille.

Absolue nécessité de pagayer, c’est-à-dire d’utiliser un morceau de bois sculpté, de manière à prolonger les bras, pour que l’humain et l’eau ne fassent plus qu’un, tout en sentant la caresse du canot à la surface de l’eau, tout cela pour devenir eau et ciel à la fois, même si l’entreprise ne dure que quelques instants.

Absolue nécessité de retrouver l’humain à sa plus simple expression, c’est-à-dire animale et heureuse. Pensons aux loutres, aux rats musqués, aux castors. Sans l’utilisation d’un moteur, dans le frôlement des eaux glissant le long des flancs d’un canot, dans le froissement doux de la pagaie plongée dans l’onde, la tête relevée pour bien voir, mais surtout, pour goûter, sentir, toucher et entendre la Nature, omniprésente.

Notre siècle de robots est lancé à toute allure dans une cacophonie horrible. D’où l’absolue nécessité de reprendre contact avec les cours d’eau, grâce aux embarcations les plus maniables, les plus légères et les plus simples, tout à fait comme le vécut le père Laure, au début du XVIIIe siècle, lorsqu’il partit de Tadoussac pour se rendre jusqu’à la Colline blanche de la Témiscamie.