Un beau dimanche à Wendake

Un beau dimanche à Wendake, sur les bords de la chute Kabir Kouba, nous sommes une quinzaine de la Traversée à vivre la conclusion de trois journées géopoétiques consacrées à la rivière Saint-Charles. Sous le charme des chants d’Andrée Kwe’dokye’s qui s’accompagne au tambour. Comme en prière après la descente de deux tronçons de la Saint-Charles: pour un premier groupe, à partir du lac jusqu’à Château-d’eau­; pour un second groupe, à partir des Saules jusqu’à la Pointe-aux-Lièvres, pratiquement à l’embouchure du grand fleuve.

Une rivière en ville sur laquelle on peut canoter, des eaux pures qui coulent entre des grands boulevards, un cours d’eau qui n’a rien à envier à la Seine ou à la Tamise, le long duquel on peut marcher 32 kilomètres, de l’embouchure jusqu’au lac de charge, des saules géants juste à côté d’un boulevard nommé Hamel — cette autoroute aux dix mille camions lourds et aux cent mille néons clinquants (nous avons d’ailleurs été faire un tour au « paradisiaque » Québec-Broue, question de vivre pleinement la réalité des riverains de la Saint-Charles). Une rivière en ville, quand on a pris soin de préserver la vie sauvage de ses rives, c’est un arc-en-ciel dans l’urbanité, c’est un coin de paix dans le brouhaha d’un siècle aux espèces malmenées, c’est le contentement d’une femelle malard qui vient présenter juste à la proue d’un canot sa portée de six canetons. Remerciements aux êtres éclairés qui surent tout mettre en œuvre pour que soit préservée une nature sauvage d’une telle beauté, et en pleine ville!

Avons-nous véritablement rencontré Akiawenrahk? Chose sûre: la déambulation géopoétique et la poésie wendat nous ont émus, en ouvrant de nouveaux chemins d’appréhension du monde, d’appartenance à la réalité — complexe réalité entre la nature et la ville, entre le « sauvage » et le « civilisé ».

En ces temps de Vérité et de Réconciliation, nous avons accueilli ce chant d’amitié wendat le cœur grand ouvert… Merci Andrée! Tiawenhk!

Jean et Andrée ont monté ensemble le spectacle WendaKébec, qui a été présenté à Québec le 17 octobre 2014. Il y a de bonnes chances que le spectacle soit repris très bientôt. Nous vous tiendrons au courant via notre page Facebook

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Forces métisses

En voyage au Dakota du Nord pour donner des conférences sur le monde nordique à l’Université de Grand Forks, Jean Désy entre en contact avec l’univers michif du Midwest. Une rencontre inspirante qui l’amène à ces réflexions.

Parmi les Français qui vinrent en Nouvelle-France au cours des premiers siècles de la colonie, il y en eut un fort nombre qui, à la manière de Louis Jolliet, aimèrent le pays pour ce qu’il recelait de possibilités nomades. Rapidement transformés en métis après quelques générations — « michifs » ou « mitchifs » ou encore « métchifs » —, ils contribuèrent à créer une société qui se répandit bientôt jusque dans le Midwest américain, et encore plus à l’ouest, jusqu’aux Rocheuses. Cette « société », en relative harmonie avec les nations autochtones qui, déjà, couvraient le territoire, et pour lesquelles le bison était la principale ressource, ne fut abruptement stoppée que par un puissant mouvement de colonisation qui traversa le Mississippi, nettement plus sédentaire celui-là. Des milliers de métis francophones habitèrent donc jusqu’au milieu du XIXe siècle, et sur un mode nomade, une vaste portion de l’Amérique du Nord.

Dans une série d’entrevues données pour un tournage qui eut lieu à la pointe d’Argentenay de l’île d’Orléans (et qui ont finalement mené à la publication d’un essai intitulé La nordicité du Québec, aux Presses de l’Université du Québec), Louis-Edmond Hamelin rappelle à quel point il importe que les gens du Québec finissent par trouver la force, le courage, sinon l’ingéniosité de couper le cordon ombilical qui les relie encore à la France… sans jamais nier toutes les qualités de la culture française au cœur de l’univers québécois. Mais la liberté du « tout Québec » ne peut que passer par une césure nécessaire d’avec le passé européen. Le pays du Québec fait plus que jamais partie de l’Amérique du Nord, une Amérique à la fois française, autochtonienne, « michif » et « cowboy ».

*

Invité par Virgil Benoit, un professeur de français de l’Université du Dakota du Nord, en novembre 2014, je me retrouve en train de marcher dans la petite ville de Grand Forks, sur le campus universitaire, à deux heures et demie de route de Winnipeg, pour aller donner une première conférence qui sera surtout en anglais, même si je compte lire un long poème d’inspiration nordique, en français, devant environ 75 personnes. Je sais que très peu d’entre elles parlent couramment le français. Sur ma route, je fais la connaissance d’un professeur d’origine franco-manitobaine qui enseigne à Grand Forks, qui a même passé plusieurs mois au Nunavik, à Inukjuak plus précisément, afin de poursuivre des travaux en sociologie. Quel plaisir de croiser, en plein Dakota, ce jeune homme parfaitement bilingue! Depuis mon arrivée, j’ai bien vu que la plupart des gens que je rencontrais n’étaient surtout pas gênés de se souvenir avec émotion des liens les unissant au monde canadien-français. Si, au cours du siècle dernier, ce sont cependant surtout des Norvégiens et des Allemands qui ont peuplé le Dakota, l’esprit « michif » demeure, en sourdine, répandu par des milliers de francophones, ceux-là même qui « ont couru l’Amérique », pour reprendre le titre d’un essai fameux de l’anthropologue Serge Bouchard et de sa compagne Marie-Christine Lévesque.

Au cours du souper, dans une grande salle, une famille michif donne le ton en créant sur place une musique étrangement ressemblante à la musique traditionnelle québécoise. Une jeune fille de quinze ou seize ans, devant tout le monde assis à différentes tables, se met à giguer, très sérieuse, pendant que son frère violoneux l’accompagne. On se croirait dans une soirée « canadienne », au temps de la jeunesse de Gilles Vigneault, à Natashquan, ou chez les Cris de Waswanipi, bien qu’on soit plutôt sur les bords de la rivière Rouge qui coule droit vers le nord et le Manitoba! Une communauté michif de 1500 personnes (les gens ayant du sang chippewa, cri, canadien-français et anglais) habite actuellement non loin de Grand Forks, dans le village de Lac-à-la-Tortue. Pendant la soirée, un professeur de l’université, enseignant en aéronautique, tient à me dire comment il a apprécié la conférence donnée plus tôt à propos du Québec et de son Nord, de son autochtonie et de sa culture, allant même jusqu’à proposer ses services, avec son petit avion, si jamais je souhaite un jour vivre un survol de la rivière Rouge. Quel accueil!

La journée du lendemain s’avère tout aussi exceptionnelle, commençant d’abord par une rencontre avec une trentaine d’étudiants, dans une petite salle de classe. La consigne m’ayant été donnée par le professeur Benoit de ne parler que français, tout se passe dans cette langue, face à des étudiants qui n’ont pourtant suivi que quelques cours dans leur vie, mais qui démontrent une réelle envie de l’entendre, même avec l’accent québécois! La lecture de plusieurs poèmes tirés du recueil Toundra, en français, avec leur version anglaise, suscite l’intérêt. Quelques heures plus tard, devant une assemblée de 80 personnes, Timothy Pasch, le professeur en communication d’origine franco-manitobaine rencontré la veille, y va de plusieurs questions à propos de la pratique de la médecine dans le Grand Nord. Parmi les gens du panel réunis pour la cause, puisqu’il est question d’autochtonie, un michif, avocat de formation, apporte une remarquable contribution à propos du monde amérindien contemporain, au Dakota plus particulièrement.

Pendant le souper collectif qui suit, fait de boulettes de viande, de tourtières et de tartes au sucre et réunissant quelque 150 étudiants, la jeune fille michif danse à nouveau plusieurs gigues, toujours accompagnée par son frère violoneux. Le poème Tuktu est ensuite récité pour une seconde fois, et seulement en français, bien que les nombreux « Tuktu » des derniers vers, qui simulent une galopade de caribous, soient remplacés par plusieurs « Buffalo, Buffalo ». Certains michifs présents arborent fièrement la ceinture fléchée!

Quel monde! Au cœur des États-Unis d’une Amérique bien plus diversifiée qu’on peut le croire, comme si, plus que jamais, il fallait faire la différence entre « Étatsuniens » et « Américains ».

*

« Je suis d’une Amérique d’épinettes noires bien plus que de chênes ou de tilleuls. Je ne désespère jamais d’un peu plus de chaleur. Lorsque je me promène dans une rue de la Grosse Pomme, je suis vite hypnotisé par l’american dream et les brumes de Broadway. Je rêve parfois de pousser une pointe vers Key West, jusqu’au quai décrit par Michel Tremblay dans son roman Le cœur éclaté, là où le soleil se couche sur les Caraïbes comme nulle part ailleurs. Il n’y a peut-être que le soleil qui tombe devant Trois-Pistoles qui ait des pouvoirs plus hallucinants.

« Je ne suis plus européen depuis des lustres. Je l’affirme : je ne veux plus rien devoir aux colonialismes de la vieille Europe. Je suis d’une Amérique située au nord-est d’une mer anglo-saxonne. J’aime croire que je me bats contre tous les impérialismes. J’aime envoyer quelques signaux de fumée jusque chez mes amis d’Amérique latine.

« Je ne renie surtout pas la France, ce pays-jardin situé de l’autre côté des Grands Bancs de Terre-Neuve. Je ne renie surtout pas la langue de France, celle qui m’a forgé en nourrissant ma propre imagination. Mais ma langue actuelle n’est plus celle de la France. Ma langue est québécoise, remplie de bouscueils et de glaciels répandus sur d’infinis estrans. Ma langue est faite d’une nordicité tissée d’amérindianismes. Elle est d’un territoire compris entre les baies d’Hudson et d’Ungava et l’océan Atlantique. Ma langue est réinventée ces années-ci par des Louis Hamelin et des Rita Mestokosho.

« Je suis d’une Amérique qui fut depuis des milliers d’années habitée par des êtres qui m’ont appris l’art de marcher sur la neige sans y enfoncer, qui m’ont enseigné les manières de remonter les rivières en canot sans défaillir. Cela m’importe plus que jamais. Cela m’importe plus que l’histoire des rois de France, plus même que la conquête britannique qui continue néanmoins de déterminer le cours de mon existence.

« Je suis d’une Amérique poussée vers ses côtes les plus déchiquetées. Cela me force à travailler dur, à me battre avec mes rêveries les plus paisibles comme les plus délirantes ou les plus créatrices. Je rêve d’une métisserie amériquoise. Et quant à l’anglo-saxonie mondialisante contemporaine, je me dis qu’avec les amours et les amis, nous finirons bien par l’amadouer sans y sombrer tout à fait. »

EspritduNord

(Texte tiré de L’esprit du Nord/ Propos sur l’autochtonie québécoise, le nomadisme et la nordicité, publié aux éditions XYZ en 2010.)

Onzième jour

Texte 1 : Betsi Larousse (Louis Hamelin)

Texte 2 : à venir

Contexte : de Mashteuiatsh à Sainte-Brigitte-de-Laval, en passant par Lac-Bouchette

Dans l’auto : Hymne acathiste, Salve Regina (Francis Poulenc), Misa Criolla (Ariel Ramirez), Le vent nous portera (Noir Désir), Abbey Road (The Beatles)

L’expédition tire à sa fin. Pourtant, rien ne nous paraît terminé, bien au contraire. Tout va se poursuivre, La route sacrée n’en étant qu’à ses premiers milliers de kilomètres. Cette « route » est un chemin nomade, pérenne, tourné vers l’avenir, mais fortement ancré dans l’Histoire, dans notre histoire à nous, habitants de la péninsule Québec-Labrador, comme aime la nommer le géographe Louis-Edmond Hamelin.

Au cours de ce périple vers l’Antre de marbre, comme lors du retour, nous avons volontairement souhaité amalgamer les univers de la matérialité et de la spiritualité. Le voyage en canot sur la Témiscamie, précédé de la visite à Pessamit et de la rencontre si intrigante avec Ronald Bacon, elle-même suivie par plusieurs rencontres fort émouvantes, à Chibougamau et à Mistissini, ne sont que des préludes à plusieurs mois, sinon à des années de nouvelles aventures que nous vivrons pour écrire, raconter et rencontrer, encore et encore, pour filmer, photographier et mieux partager nos trouvailles et nos réflexions. Suivre les traces d’un missionnaire qui aima profondément le pays, au début du XVIIIe siècle, ne peut que contribuer à notre quête identitaire, encore si essentielle dans la société où nous évoluons à ce moment-ci. Nous sentons l’importance de discuter, sans faire preuve de prosélytisme, sans trop insister sur la foi et la théologie, sans vouloir convaincre qui que ce soit des valeurs actuelles du catholicisme, qui survit malgré tout, en terre québécoise, considérant plusieurs décennies, sinon des siècles de grandes souffrances imposées par le phénomène religieux — d’où ce mot quasi tabou de « religion », maintenant, au Québec. Nous sentons aussi, plus que jamais, l’importance de camper, d’admirer des baleines, ou de simplement canoter sur une rivière hautement nordique. Le sacré se trouve là où on le cherche. Restons en quête pour aborder certains lieux qui ne se dévoilent pleinement que dans cette ouverture. Car le « sacré du monde » ne doit-il pas être constamment recherché pour se manifester?

Sur la route après Mashteuiatsh, en direction du parc des Laurentides, Pierre-Olivier nous propose un détour par le lac Bouchette et l’ermitage qui s’y trouve, un des quatre grands lieux de pèlerinage du Québec (avec l’oratoire Saint-Joseph, le sanctuaire de Notre-Dame-du-Cap et la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré). Un certain Elzéar Delamarre, au début du siècle, grâce à une foi inébranlable, rêva de ce site, sur la rive nord du lac, qui devint, avec le temps, un lieu où nature et spiritualité se marient d’une manière absolument réussie : la « petite grotte de Lourdes », le monastère comme la grande église, tous entretenus par les capucins, s’amalgament avec art aux épinettes blanches et aux bosquets de fleurs vivaces. Un homme fort du Québec, Victor Delamarre, est venu prêter main forte — c’est le cas de le dire — à son oncle Elzéar pour l’édification de cet ermitage. Comptant comme à notre habitude sur un certain hasard, nous gravissons l’escalier menant à l’église pour arriver au début d’une célébration. Trois jeunes filles assurent le chant. Il y a aussi un organiste. Nous songeons à certains instants de grâce, vécus au sommet du mont Saint-Michel, en Bretagne, ou dans la nef de l’église du Sacré-Cœur, en plein Paris… Une magie opère ; oserait-on la qualifier de « mystique »? Nous sommes heureux, tranquillement heureux. Alors, nous chantons, avec émotion, pour accompagner les trois jeunes femmes et les fidèles, une cinquantaine de personnes peut-être.

MM Delamarre, Pierrot et Jean

MM. Delamarre, Pierrot et Jean

Puis nous repartons. L’autoroute du parc des Laurentides, avec ses voies doubles, nous gâte. Nous parlons beaucoup, nous discutons de ce que nous avons vécu aujourd’hui comme au cours des jours précédents, puis nous écoutons de la musique, le dernier tronçon du voyage étant totalement occupé à hurler des dizaines de tounes des Beatles. And in the end, the love you take is equal to the love you make…

Dixième jour

Texte 1 : La marche à l’amour de Gaston Miron

Texte 2 : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » (Mc 12, 28-34)

Contexte : de Mistissini à Mashteuiatsh, en passant par Chibougamau, le Sentier du bonheur et le lac d’Aigremont

Le dixième jour, il y a de la légèreté dans l’air. Il fait encore un temps magnifique autour de Mistissini la crie. Nous sommes parfaitement reposés, ayant profité de l’accueil des amis de Pierrot qui étaient si heureux de le revoir, des gens qui lui ont signifié, chacun à sa manière, comment ils appréciaient la joie profonde qu’il dégage. Il faut dire que nous avons aussi vécu un moment de folle camaraderie sur le lac Mistassini, la veille, tout en pêchant et en « slamant » dans le canot! Montage vidéo à venir…

Nous quittons Mistissini en milieu d’avant-midi en direction du lac Saint-Jean. Nous avons décidé de ne pas filer d’emblée vers Québec, aboutissement de notre expédition. Ensemble, nous convenons qu’il serait significatif de nous arrêter au camping de Mashteuiatsh, sur la rive ouest du Piekouagami, tout près du village innu qui fait comme une pointe dans les eaux du lac. Nous avons encore du temps et, surtout, nous ne sommes pas pressés. Le voyage a pris d’une certaine manière une tournure de grand calme. Nous profitons de la route pour discuter de toutes sortes de choses, notamment de poésie. En lisant La marche à l’amour, nous faisons nôtres certaines images de Miron en nous interrogeant : de quelle façon sommes-nous « entêtés d’avenir »? Peut-on d’ores et déjà penser à certaine suites de La route sacrée? Toutes sortes d’idées nous viennent en tête…

chapelleJuste après Chibougamau, où nous avons visité un magasin tenu par la fille d’une amie de Pierrot, Alexe, — et où d’ailleurs Isabelle s’est procuré des mitaines en peau de loutre, magnifiques, qui ne lui serviront qu’en janvier, mais qu’à cela ne tienne —, Pierre-Olivier nous suggère de nous arrêter le long de la route, un peu avant la fourche en direction de Chapais. Il y a là un site religieux aménagé en pleine forêt, le « Sentier du bonheur ». À cinq minutes à pied de la route, nous découvrons une minuscule chapelle, toute en bois, émouvante par la beauté toute simple qui s’en dégage. Pierre-Olivier avait promis à l’instigatrice de ce site, son amie Dany Larouche, de le bénir : une fois que nous sommes réunis à l’intérieur de la petite chapelle, c’est ce qu’il fait. Il ne savait pas quand il pourrait donner cette bénédiction si symbolique… mais voilà que nous avons pu entrer sans difficulté, bien qu’il n’y ait personne sur place. Vive les chapelles déverrouillées! Nous nous sommes recueillis un instant alors que les peupliers et les geais bleus, à l’extérieur, semblaient se réjouir avec nous. Pas de cadenas ici. Aucun déchet dans les sous-bois ou autour des rangées de bancs disposées devant une estrade où, parfois, il y a des spectacles de musique. Cet espace sacré est évidemment protégé, habité, aimé. Comme il est écrit sur un panneau de bois près de la route, il a été conçu par les Chibougamois pour « le bonheur ». L’hiver, les gens y parviennent en motoneige, organisent des fêtes pour souligner Noël. Voilà un site bien adapté à la nature nordique! Œuvre de gens visionnaires, dynamiques, au service de la communauté, ayant à cœur de l’enrichir. Nous en sommes émus.

La traversée du parc de Chibougamau se fait sans encombre. Nous stoppons près d’un petit lac, tout près d’une halte routière, pour la baignade quotidienne de Pierre-Olivier. Jean se sauce pendant une seconde et quart avant de sortir de l’eau en courant. La canicule se poursuit, mais les lacs de la région gardent tout de même plusieurs traits nordiques…

Nous parvenons enfin à Mashteuiatsh. Dès notre arrivée au camping, malgré la fête du travail qui est toute proche, on nous annonce qu’il y a encore un site libre juste au bord du lac. Quelle chance! Nous y reculons la roulotte, entre les arbres, puis commençons à débarquer le matériel. Soudain : le train! Un grondement puissant, suivi de plusieurs longs coups de sifflet. L’engin passe peut-être à cinquante mètres du camping! Ouille! Mais ce n’est pas grave. Après quelques minutes, le tonnerre s’apaise. À l’accueil, on nous dit qu’il ne faut pas trop nous en faire… Nous courons vers la plage, admirons un lac miroitant, au soleil couchant, une vraie splendeur, à quelques mètres seulement de notre campement. C’est le temps de manger, de fêter ce dernier soir en expédition. L’eau est mise à bouillir pour le spaghetti traditionnel. Soudain : un party! Un vrai gros party de plage avec système de son plus que puissant, chez les voisins, sur un terrain privé juste à la limite du camping. Fiesta tout ce qu’il y a de bruyant. Un couple de campeurs, assis près de leur Westfalia, à notre droite, nous disent croire qu’il s’agit d’une simple cours de Zumba. Ah bon… dans une heure, donc, tout devrait être redevenu paisible. Nous préparons le souper, mais il y a une certaine tension dans l’air. Même dans la roulotte, les fenêtres fermées, le bruit est assourdissant. Une heure et demie plus tard, rien n’a cessé. Le party semble enclenché pour toute la soirée. Nomades que nous sommes, nous remballons pour nous enfuir à l’autre bout du camping dans un petit trou déniché entre les arbres, heureusement encore disponible car plus éloigné du lac. Nous y replantons la tente. Le soir tombe. Nous dormirons en paix.

Ainsi va la vie dans bien des campings contemporains nord-américains. Autour d’un petit feu, nous nous redisons comment cette expédition put être à la fois pleine et paisible, sauf pour ces quelques moments plus rudes, toujours au sein des grands groupes. Quand vient le temps de chanter, Pierrot hésite à sortir son charango. Même s’il n’est que 20 heures, nous nous souvenons de l’épisode du camping, près des Escoumins, où une dame était venue nous avertir que les instruments de musique étaient défendus… M’enfin! Le nomadisme permet de ne pas devoir vivre trop longtemps collé aux agglomérations de véhicules récréatifs sophistiqués… Ce qu’il faut, c’est reprendre la route, chercher le Nord et d’autres chemins nordiques, d’autres Témiscamie, derniers refuges pour les silences les plus habités — espaces où la solitude la plus saine peut être partagée avec les plantes, les animaux, et parfois, avec les humains.

Piekouagami

 

 

Neuvième jour

Texte 1 : le chapitre sur Madame Montour dans Elles ont fait l’Amérique (Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque)

Texte 2 : la rencontre entre Jésus et la Samaritaine (Jn 4, 1-30)

Contexte : Vagabondages dans Mistissini

Réveil à Mistissini, sur la rue Petawabano. Aujourd’hui, il fera beau. Mais nous prenons notre temps, tout notre temps, et puis, chaque jour il nous faut nous poser pour écrire à propos des plus forts moments du voyage — particulièrement ce qui s’est passé à l’Antre de marbre —, ou méditer, ou en parler, afin de ne pas être seulement dans l’action. Une voyagerie, une aventure, une expédition prend un sens accru, sinon tout son sens, dans la mesure où à travers les préparatifs et la vie matérielle intervient une vie plus spirituelle, plus poétique, plus méditative, plus « sacrée ». Tant de choses vécues ; tant de choses à vivre. Après des jours entiers sur la route, après avoir affronté de grands vents en canot, sur la Témiscamie, il y a lieu de respirer, de contempler le ciel et ses nuages, tout en laissant la rêverie éveillée faire son boulot, peut-être le meilleur boulot qui soit.

La petite ville crie de Mistissini dégage beaucoup de dynamisme. Tant de constructions neuves, en pleine forêt boréale, au cœur d’un développement tourné vers le lac — un immense lac et ses splendeurs, le plus long lac naturel du Québec. En compagnie de Julie, qui nous a si gentiment reçus chez elle, nous poussons une pointe jusqu’au nouveau pont qui enjambe un des bras du lac, près d’un ancien brûlis, où l’on prévoit bâtir plusieurs maisons neuves. Ce pont a été créé grâce à d’immenses poutrelles, toutes en bois, assemblées aux Chantiers Chibougamau, avec des arbres coupés dans la région. Ce n’est pas rien de le souligner : ces poutrelles étant devenues la marque de commerce de cette industrie chibougamoise. Qu’elles aient servi à l’édification d’un pont à Mistissini, là où grouillent tant de projets, nous apparaît signifiant. C’est la rentrée scolaire aujourd’hui. Les enfants et les adolescents sont partout, la sève neuve d’une parole qui s’affirme un peu plus chaque année, une parole que les Sudistes devront apprendre à mieux écouter.

Nous allons aussi visiter le vieux cimetière cri, tout près de l’auberge. Sous les peupliers faux-tremble, nous marchons lentement, devisant, lisant quelques épitaphes, admirant tout particulièrement plusieurs petites clôtures en bois, peintes de différentes couleurs, parfois simplement placées dans les herbes, sans lien précis avec une croix ou une pierre tombale. Les petits rectangles formés par ces clôtures créent comme des sépultures pour les âmes qui semblent ainsi avoir plus d’espace pour voler. Nous déambulons dans ce cimetière indien pour nous y recueillir, certes, mais aussi pour partager notre plaisir de vivre en prenant quelques photos. On se promène ici comme on ne le fait presque plus, nous semble-t-il, dans les cimetières du monde sudiste. Qu’est-il devenu, ce Sud dorénavant composé de grands boulevards et d’autoroutes et de Pizza Hut et de Tim Hortons à profusion, en plus des édifices à soixante-dix étages et des centres d’achats qui poussent plus vite que le chiendent? Soit dit en passant, le Tim Hortons de Mistissini a ouvert ses portes depuis peu et paraît-il que les gens de Chibougamau n’hésitent pas à parcourir plus de 150 km pour venir y faire leur tour… (Car il n’y a pas de Tim Hortons à Chibougamau, vous l’aurez compris.) Osons croire que l’univers sudiste arrivera à s’associer à celui de l’autochtonie nordique qui, de fait, donne le ton à la vie harmonieuse de bien des humains dès qu’on se trouve au-delà du 49e parallèle. Quant à nous, au moment de clore notre promenade à Mistissini, c’est le shaputuan qui nous éblouit. En fait foi ce petit film :

En fin d’après-midi, après avoir laissé Julie chez elle, nous reprenons la route en direction sud, sur une quinzaine de kilomètres, afin de trouver un accès au lac, une plage où nous pourrons mettre notre canot à l’eau. Il vente du nord-ouest, assez fort, mais les nombreuses îles semées sur la partie méridionale du lac Mistassini nous protègent. Pierre-Olivier rêve de pêcher quelques poissons. À de nombreuses reprises, il lance sa ligne autour de quelques îles, mais sans succès. Jean a pourtant déjà attrapé ici même quelques beaux brochets, en compagnie de son ami Gérald Dion. Nous chantons, blaguons, filmons, tout en pagayant doucement, ou en nous laissant dériver, poussés par un vent chaud, jusque dans une baie profonde où, enfin!, Pierrot attrape un petit brochet. Jean en fait de minces filets afin d’éviter les arêtes. Un seul poisson contente tout le monde! Il servira d’entrée pour le souper.

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Nous nous rendons ensuite chez Gérald Dion, qui attend deux amis avec lesquels il doit partir le lendemain pour l’Antre de marbre (eh oui!). Là, tout en mangeant, nous placotons à propos du chamanisme, du Nord et de la vie chez les Cris (Gérald est médecin au Eeyou Istchee depuis plusieurs décennies). Lorsque ses amis Guylaine et Rock débarquent enfin, en milieu de soirée (il s’agit de leur première visite à Mistissini), la conversation s’engage sur leur dernière aventure commune dans les monts Torngat, à la frontière du Nunavik et du Labrador, il y a un an. Que de péripéties grâce au Nord!

Nous les laissons bientôt pour retourner à nos écrivages et à nos archivages de fichiers photo et vidéo, chez Julie et Marcel, et surtout pour discuter encore une fois des liens de plus en plus nombreux que nous sentons s’établir entre notre propre voyage et l’entreprise du père Laure, en 1730. En canot, cet après-midi, nous avons inventé une espèce de slam où il était question du « père Laure 2 ». Que de sérénité, en particulier grâce à la présence de Pierre-Olivier, depuis le début de cette aventure!

Le Nord expliqué aux tout-petits

MarianneS’adressant à tous les enfants du monde — et en particulier à Marianne, deux ans et demi, filleule d’Isabelle —, Jean Désy présente, dans ses grandes lignes, la faune boréale. Tout en écoutant cet exposé éminemment scientifique, les spectateurs pourront admirer sa maîtrise des coups de pagaie, dont le fameux coup en J.  

Chiiwetau

En route pour le Chiiwetau, vous quittez le village de Waswanipi vers l’est, sur la 113, comme si vous alliez à Chapais. Quelques kilomètres à peine après votre départ, vous bifurquez franc nord sur une route de bois, dans un chemin qu’un jeune forestier vous a fait connaître, et dans tous ses détails, en vous indiquant ses courbes comme ses embranchements. Vous n’avez pas de carte, les entrées GPS se font couci-couça sur votre iPhone, mais vous plongez dans un pays vert forêt vert sauvage, où, si de vastes secteurs d’épinettes ont été retirés (là où sont rangés des andins de branches sèches), la végétation a déjà beaucoup repoussé, les coupes ayant dû avoir lieu il y a cinq, dix ou quinze ans.

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Castor parmi les castors

Après une dizaine de kilomètres, vous vous arrêtez pour admirer une immense cabane à castors. Une longue digue retient l’eau tout autour de cette cabane qui est sûrement habitée, si on se fie aux branches d’aulnes fraîchement écorcées. Vous notez des bouleaux qui ont été rongés comme par un artiste, le travail ayant été effectué pendant l’hiver puisque les césures se trouvent loin au-dessus du sol. L’herbe tendre devant la digue est d’un vert émouvant. Vous vous demandez combien de castors peuvent habiter ce château-là. Le pays cri demeure un pays de castors. À une certaine époque, toute l’économie de la Nouvelle-France reposait sur la fourrure de ces rongeurs. Encore maintenant, ils font la pluie et le beau temps, bloquant à tout moment les chemins forestiers. Vous repartez. Grande hâte d’arriver à la descente de bateau, comme on vous l’a expliqué, après le delta de la rivière Waswanipi où abondent les îles, petites et grandes. Sur l’une d’entre elles se trouve le Chiiwetau, le vieux village de Waswanipi, là où sont nés plusieurs Cris qui ont maintenant soixante ans et plus, là où la vie humaine fut intense face au grand lac Waswanipi, là où subsistent plus d’une soixantaine de constructions, des cabanes, des chalets, des tipis… pour les fêtes, pour les nombreux rassemblements cris, surtout au printemps et en été, pour les jours de festival de pêche au doré.

Tout à coup, vous apercevez un petit ours d’un an et demi qui courait dans le chemin. Vite, il se sauve dans les arrachis. Vous le perdez de vue. Une ombre noire. Quasi fantôme. Les ours sont innombrables dans les environs, surtout avec ces feuillus qui ont repoussé, et les champs couverts de petits fruits. Plusieurs talles de bleuets sont quasiment mûres, même si on n’est qu’à la mi-juillet. Vous apercevez un premier panneau : Chiiwetau, sur la gauche. Encore une dizaine de kilomètres à parcourir. À deux endroits, il vous faut beaucoup ralentir pour ne rien casser, le chemin ayant été creusé par des ruisseaux de printemps — pas de ponceau. S’il y avait une panne, un retour à pied vers la route d’asphalte prendrait six ou sept heures, au bas mot. Vous n’avez rencontré personne, croisé aucun autre véhicule.

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Embarcadère

Vous parvenez enfin à un immense dégagement, devant une rivière large comme un fleuve, où se trouvent rangées plusieurs chaloupes, sur des remorques. Une croix blanche trône entre le stationnement et la rivière, comme pour marquer la mort d’un être cher, peut-être un enfant puisque deux toutous sont fichés sur le montant. Le courant de la Waswanipi est puissant. Vous mettez le canot à l’eau, préparez les gréements, la canne à pêche, et décidez de remonter le courant, même s’il n’est pas certain que le vieux Waswanipi se trouve en amont. Vous vous dites qu’avec le petit vent d’ouest qui souffle dans le même sens que le courant, il vaut mieux dépenser ses énergies à ce moment-ci, tout en espérant que le Chiiwetau se trouve dans le delta plutôt qu’en aval, ce qui vous surprendrait, mais des fois… Chose sûre, en canot, vaut mieux travailler plus fort en démarrant plutôt qu’en finissant la journée. Vous pagayez, longez la rive pour profiter des remous de courant et vous protéger du vent. Après une quinzaine de minutes, han! une grosse prise sur l’hameçon qui traînait à trente mètres derrière le canot. Un brochet ! Six ou sept kilos. Petite bataille pour le ramener, le sortir de l’eau, l’assommer. Mais pendant ce temps, vous avez dérivé quasiment jusqu’à votre point de départ. Vous repartez, pagayez fort. Avec cœur. Votre pagaie mange de l’eau. Il fait bon, chaud, mais pas trop. Le vent est doux. Partout, il règne un silence apaisant. Vous croyez voir comme une tôle, au loin. Vous vous dites que vous ramez dans la bonne direction.

Après une heure et demie de canot, après avoir dépassé un bras de rivière large d’une centaine de mètres sur la gauche, vous voyez une pointe, une presqu’île, là où certains arbres semblent avoir été coupés. Sur la droite, un, deux chalets, plutôt coquets. Votre but devient cette presqu’île. Village ou pas, vous mangerez là, et il vous faut arranger le brochet qui s’est débattu par dix fois dans le fond du canot, que vous avez dû assommer à nouveau à plusieurs reprises. Animal d’allure préhistorique, mais à la chair délicieuse. Vous touchez la pointe ; en plus des deux chalets sur la droite, vous apercevez d’autres cabanes, plus loin, à un demi-kilomètre. Mais pas de village. Vous descendez sur la berge avec l’idée de vous baigner, de vous rafraîchir dans cette eau pourtant pleine de barracudas du Nord. Vous faites quelques pas, en direction du bout de la presqu’île, et là, comme par miracle, apparaissent les bâtisses du Chiiwetau, des dizaines et des dizaines, regroupées dans les hautes herbes. Un vrai village, que de grands peupliers semblent garder. Tous les résineux ont probablement été tronçonnés afin de laisser le vent chasser les mouches. Pas âme qui vive pour l’instant. Des dizaines de toiles bleues couvrent plusieurs cabanes. Avec le ciel et ses cumulus, ces bleus du village font comme une fête. Vous mangez un peu, préparez deux beaux gros filets de brochet, rejetez la carcasse au large en sachant bien que dans dix minutes, tout aura été bouffé par d’autres brochets. Puis vous vous saucez en criant, en ressortant presque immédiatement, car elle est froide, cette eau, mais surtout, vous vous imaginez un brochet de dix kilos en train de vous passer entre les jambes.

Devant le Chiiwetau

Isa devant le Chiiwetau

Bonheur! Splendeur des eaux du Nord. Émotion face à un village ancestral, encore très souvent habité par les Cris, où se rencontrent jeunes et aînés. Vous repartez pour descendre la rivière. Un bateau avec cinq hommes vous croise. Tous vous envoient la main. Vous laissez à nouveau traîner derrière vous la ligne à pêche. Mais pas une touche. Le silence est parfois enchanté par les bruants à gorge blanche. Deux pluviers kildir s’excitent sur la berge. Devant la jetée, votre exploration s’achève. Vous remontez votre canot sur le toit de votre véhicule pour repartir, découvrir le grand pont enjambant la rivière Waswanipi, à la décharge du lac, dix kilomètres plus à l’ouest. Puis il vous faut rentrer à Waswanipi, pour le souper, car vous avez des invités. Ce soir, vous leur cuisinerez des fish and chips au brochet frais.

Ô vie nordique au Eeyou Istchee! Ô joie d’avoir l’impression d’être un petit Balboa, une Marie Iowa Dorion, même si on ne découvre rien de neuf — bien qu’au cœur de l’aventure, tout reste neuf, dans la tête comme dans le cœur.