Un beau dimanche à Wendake

Un beau dimanche à Wendake, sur les bords de la chute Kabir Kouba, nous sommes une quinzaine de la Traversée à vivre la conclusion de trois journées géopoétiques consacrées à la rivière Saint-Charles. Sous le charme des chants d’Andrée Kwe’dokye’s qui s’accompagne au tambour. Comme en prière après la descente de deux tronçons de la Saint-Charles: pour un premier groupe, à partir du lac jusqu’à Château-d’eau­; pour un second groupe, à partir des Saules jusqu’à la Pointe-aux-Lièvres, pratiquement à l’embouchure du grand fleuve.

Une rivière en ville sur laquelle on peut canoter, des eaux pures qui coulent entre des grands boulevards, un cours d’eau qui n’a rien à envier à la Seine ou à la Tamise, le long duquel on peut marcher 32 kilomètres, de l’embouchure jusqu’au lac de charge, des saules géants juste à côté d’un boulevard nommé Hamel — cette autoroute aux dix mille camions lourds et aux cent mille néons clinquants (nous avons d’ailleurs été faire un tour au « paradisiaque » Québec-Broue, question de vivre pleinement la réalité des riverains de la Saint-Charles). Une rivière en ville, quand on a pris soin de préserver la vie sauvage de ses rives, c’est un arc-en-ciel dans l’urbanité, c’est un coin de paix dans le brouhaha d’un siècle aux espèces malmenées, c’est le contentement d’une femelle malard qui vient présenter juste à la proue d’un canot sa portée de six canetons. Remerciements aux êtres éclairés qui surent tout mettre en œuvre pour que soit préservée une nature sauvage d’une telle beauté, et en pleine ville!

Avons-nous véritablement rencontré Akiawenrahk? Chose sûre: la déambulation géopoétique et la poésie wendat nous ont émus, en ouvrant de nouveaux chemins d’appréhension du monde, d’appartenance à la réalité — complexe réalité entre la nature et la ville, entre le « sauvage » et le « civilisé ».

En ces temps de Vérité et de Réconciliation, nous avons accueilli ce chant d’amitié wendat le cœur grand ouvert… Merci Andrée! Tiawenhk!

Jean et Andrée ont monté ensemble le spectacle WendaKébec, qui a été présenté à Québec le 17 octobre 2014. Il y a de bonnes chances que le spectacle soit repris très bientôt. Nous vous tiendrons au courant via notre page Facebook

Advertisements

Septième jour

Texte 1 : La montagne secrète (Gabrielle Roy)

Textes 2 : Livre d’Isaïe (Is 22, 19-23), Psaume 138, Évangile de Matthieu (Mt 16, 13-20)

Contexte : de la Colline blanche à l’Hôtel Chibougamau

Aurore

Lever de soleil sur la Témiscamie

Dès l’aube, Isabelle part explorer les environs. Sa nuit a été courte. Après une nouvelle excursion au sommet de la Colline pour assister au lever du soleil, elle se rend à la baie où nous sommes arrivés la veille. Près du canot renversé, elle note que la caisse contenant le matériel de pêche a été bousculée. Sur deux côtés, de grosses griffes l’ont perforée! Rien n’a été brisé cependant, pas même un petit sac de détritus laissé là par mégarde, et que l’ours a négligé. Car c’est évidemment un ursidé qui a fouiné autour du canot. Il aurait pu s’y attaquer ; des coureurs de bois racontent des histoires de canots lacérés par les ours. Heureusement qu’Isabelle a un vaste répertoire de chants pour rendre sa marche matinale bien sonore. Cent mètres plus loin, sur la rive, elle photographie la piste de la bête, de grosses pattes griffues ayant marqué la boue. L’ours était bien sûr en quête de nourriture, comme toujours, même si à ce temps-ci de l’année, les bleuets bien mûrs sont innombrables dans la taïga.

Pierrot

Préparatifs pour la messe

Nous déjeunons, puis démontons notre campement. Tout est fin prêt pour que Pierre-Olivier dise la messe, l’événement qui, depuis nos premières rêveries à propos de La route sacrée, se trouve au cœur même de notre expédition, dans l’esprit de ce que purent vivre le père Laure et ses compagnons, ici même, en 1730. Cette messe doit être filmée. La caméra, installée sur un trépied, est mise en marche. Pierre-Olivier a revêtu ses habits d’homme d’église, une étole propre. Sur un petit banc de canot bleu, déposé sur la glacière, est étalée une simple nappe où l’on retrouve un calice, une hostie dans sa patène, deux petites bouteilles (le vin et l’eau), une chandelle, une croix, en plus d’une Bible miniature. Le tout tenait dans une espèce de portuna, comme si Pierrot était docteur de campagne, version « soigneur d’âmes ». Isabelle et Jean se sont assis par terre, tout près. Dans l’Antre de marbre — aussi appelé « maison du Grand Génie » (sur la carte du père Laure) ou « Waapushukamukw » (sur le panneau annonçant le sentier) —, la messe commence. Tous, nous avons le sentiment que cette célébration constitue une messe « sur le monde », « dans le monde » et « pour le monde », même si c’est avec une extrême humilité qu’elle est dite. Avec émotion, nous songeons à ceux et celles qui aiment croire en la parole du Christ, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, à tous ceux qui souffrent de déshumanisation, d’indignité. Nous honorons la mémoire de nos défunts, des peuples perdus, prions particulièrement pour le peuple de la Loutre, dont Ronald Bacon nous a parlé à Pessamit. C’est de ce type de messe dont ont rêvé et rêvent encore tant de pèlerins sur la planète. À plusieurs moments, Pierre-Olivier chante en s’accompagnant de son charango. Nous chantons avec lui, bien sûr, avec une joie tranquille, délicate, comme si les joies les plus émouvantes de l’existence devaient se vivre sur le mode de la délicatesse. Les épinettes devant nous se balancent doucement. Comment la messe du père Laure put-elle bien se dérouler il y a quasiment 300 ans? Là n’est pas le plus important. Nous savons à quel point une cérémonie, tout comme un lieu, un paysage, une rencontre d’êtres humains, a parfois le don de prendre valeur sacrée. Le père Laure et les Innus avaient voyagé pendant des semaines, voire des mois, dans de petits canots, en affrontant de réelles difficultés, bien des longueurs de temps et moult attaques de moustiques, avant d’atteindre l’Antre de marbre. Leur expédition fut mille fois plus périlleuse et laborieuse que la nôtre. Alors, comment ne pas chercher à évoquer, même avec si peu d’informations, tous les moments de grâce qui purent avoir lieu ici à travers les âges, sur cette Colline blanche déjà consacrée par des générations de coureurs de froid et de Nord?

Croix+Jean

La croix des pèlerins

En souvenir de notre visite, Jean brêle deux tiges d’épinette préalablement ébranchées de manière à former une croix, que nous installons parmi les épinettes, au-dessus de l’Antre de marbre. Ni trop visible, ni trop invisible, elle représente notre volonté de communier, par-delà les différences, au souffle créateur qui anime le monde, ouvre nos cœurs et nous interpelle à devenir des humains humains. Nous réfléchissons à la délicate question de la « coexistence » du catholicisme et des autres religions et spiritualités — nous continuerons d’y réfléchir. Chose sûre, notre démarche ne se veut aucunement impérialiste ou conquérante. Isabelle songe à ce passage dans La montagne secrète de Gabrielle Roy :

La_montagne_secrete

Nous redescendons les bagages jusqu’au canot. La pente est rude ; il y a des dangers de glisser sur la mousse mouillée. Les bottes deviennent vite détrempées. Le temps sera passablement variable aujourd’hui. Bien que nous pourrons naviguer dans le sens du courant, sur la Témiscamie, le vent souffle toujours de l’ouest. Nous aurons donc la plupart du temps à l’endurer de face, en pleine proue. À 11 heures 45, nous quittons la berge. Pagayer instaure un rythme, une pulsation. Nous sommes plus silencieux, plus concentrés qu’hier, économisons nos forces. Canoter représente toujours une affaire de cœur et de courage. Les épaules et le dos travaillent, les cerveaux virevoltent devant les beautés du paysage. Nous faisons halte sur la même petite île où nous nous étions baignés la veille. Nous mangeons un peu ; le sable se mêle à la mayonnaise dans nos sandwichs. Une petite bande d’outardes se plaisent à nous envoyer des « nirliq » surexcités en déguerpissant devant nous. Cette forêt est habitée par une faune qui n’est à peu près jamais dérangée. La route de gravelle, qui auparavant s’arrêtait quelques kilomètres après le pont, au lac Albanel, se poursuit maintenant, en direction nord-est, vers la mine Stornoway, où l’on extraira des diamants. Pendant la messe, ce matin, il nous semblait parfois entendre des bruits lointains. Des bruits de machine? Provenaient-ils des camions lourds qui coursent déjà sur cette route qui suit le lac Albanel, se rapprochant parfois de la Témiscamie? Osons croire que le merveilleux du silence que nous avons vécu à la Colline Blanche ne sera jamais vraiment troublé. Osons l’espérer, car les lieux de grand calme commencent sérieusement à se raréfier, partout sur Terre, les humains ne cessant de créer chaque jour des cacophonies nouvelles associées à une machinerie de plus en plus gigantesque.

Nous rembarquons dans le canot, toujours en direction du pont enjambant la Témiscamie. Encore quatre ou cinq kilomètres… Le ciel s’est chargé de cumulo-nimbus gros comme des montagnes. De fortes bourrasques nous obligent souvent à faire du surplace. Nous devons déployer de plus grands efforts de pagayage. À trois, nous parvenons à avancer, petit à petit. Pagayer en étant assis au centre d’un canot n’est pas chose facile. Nous franchissons certaines pointes, recherchons des portions de rivière protégées par la forêt. Heureusement que ce cours d’eau n’est pas rectiligne! De légers croches nous permettent d’aborder des zones encalminées. Nous glissons sur l’eau, parfois moins vite que si nous étions à pied. Voilà ce que peut représenter la vie dans un canot! Tous les canoteurs — tous — savent bien comment les éléments sont parfois contraires. Nous n’embarquons toutefois aucune vague, pas même un bouillon. La rivière a beaucoup baissé — de presque un mètre — depuis notre premier repérage, au milieu du mois de juillet. Les rives sont presque toujours très boueuses. Après un accès de vent plus rude que les autres, nous choisissons de nous reposer. Il le faut, et maintenant. Sur la berge, tout n’est que bouette ; les bottes s’y enfoncent. Vaut mieux marcher nu-pieds et se saucer, encore une fois. Si laveris te, lotus. Pierre-Olivier, fidèle à sa devise, se sera donc baigné dans les eaux du Saint-Laurent, du Saguenay, de l’Ashuapmouchouane et de la Témiscamie! Et le voyage n’est pas terminé…

Retour

Temps variable sur la Témiscamie

Vers trois heures, le ciel noircit complètement. Un gros orage s’abat soudain, transformant pratiquement le canot en bain. Un éclair, géant, suivi d’un grand coup de tonnerre, juste à bâbord, devient comme le signal d’une chute radicale de la température, qui passe de 28 à 14 degrés en quelques instants. Vite détrempés par cette pluie, nous stoppons une nouvelle fois pour revêtir des imperméables, pour retirer les chandails mouillés et en trouver des secs dans les sacs étanches. Vive le caoutchouc! Vive la boue aussi, finalement, puisqu’elle permet à Isabelle de repérer des traces d’orignal sur la berge. Nouveau départ. Au loin, nous entrevoyons les structures du pont de ciment. Le ciel se dégage peu à peu : voilà qu’il fait grand soleil! Le vent tombe… oh, pendant quelques minutes seulement, mais assez longtemps pour nous encourager. Bientôt, nous dépassons la base d’hydravion, sur la gauche, et le hangar d’où émane un sempiternel vrombissement de génératrice. Nous accostons sur la petite plage de notre point de départ, et c’est avec plaisir que nous redécouvrons notre roulotte. Nous sommes fiers — épuisés, tout bouetteux, mais fiers. Nous déchargeons le matériel, bien des choses étant détrempées. Nous refixons le canot au toit de l’auto, puis, tous réunis à l’abri dans la roulotte — il s’est remis à pleuvoir à verse! —, nous trinquons, chacun avec un petit verre de porto à la main. Victoire! Rien d’héroïque peut-être, mais comme nous sommes fiers de ce périple à l’Antre de marbre, où nous avons vécu des instants d’intense émotion, dans la paix, une beauté puissante, et la solennité. Nous avons aussi aperçu un grand loup. Marché dans les traces d’un ours, puis d’un orignal. Une dizaine d’outardes nous ont devancés en se dandinant. Un grand chevalier aux pattes filiformes nous a salués. Et puis, nous avons discuté, et prié, et chanté, et fait des blagues, beaucoup de blagues. Ensemble, réunis par une réelle harmonie, nous avons été gagnés par les splendeurs de la forêt témiscamienne et tout le sacré dégagé par la Colline blanche. Pour fêter tout ça, nous piquons une pointe jusqu’au lac Albanel, au bout de la route.

Isa_Albanel

Lac Albanel et piqûres dans le cou

Ce soir, nous coucherons quelque part dans Chibougamau. Nous voudrons étendre toutes nos affaires pour les faire sécher. Ce soir, nous nous redirons que ce voyage sur la rivière fut intense, plein, peut-être même un peu trop rapide. Aurions-nous dû coucher une autre nuit à la Colline blanche? Peut-être… Mais notre aventure est loin d’être terminée. Bientôt, nous tâterons des eaux du grand lac Mistassini. Des amis de Pierre-Olivier nous y attendent. Et puis, Gérald Dion, qui pratique la médecine à Mistissini depuis des lustres, veut nous recevoir à souper. Lui aussi, avec des amis, souhaite se rendre à l’Antre de marbre, dans quelques jours. La route sacrée n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Rien n’est terminé, bien au contraire. Tout commence.

Le septième jour, tout commence.

Sixième jour

Texte 1 : C’était au temps des mammouths laineux (Serge Bouchard), à propos des rivières qui coulent dans les deux sens et de la capacité du nomade à « faire de la terre » en marchant

Textes 2 : Épître aux Romains (Rm 11, 33-36), Évangile de Jean (Jn 3, 1-8), Livre de la Genèse (Gn 1, 24-31)

Contexte : de Chibougamau à la Colline blanche

Nous faisons le plein de denrées et d’amour chez nos amis chibougamois. Départ vers 9h. Il fait chaud, anormalement chaud pour la saison, sur la route entre Chibougamau et la rivière Témiscamie. Passé l’embranchement qui nous permettrait de nous rendre à Mistissini — un gros village cri du Nouchimii Eeyou qui se trouve, ces années-ci, en plein développement —, la route cesse d’être asphaltée. Nous poursuivons plein nord-est dans la gravelle et la poussière. La roulotte écope. Tant bien que mal, nous calfeutrons les fenêtres avec du ruban adhésif. Le paysage, sans la double ligne des poteaux électriques qui lacérait les abords de la route depuis Chibougamau, devient plus harmonieux, plus lumineux. Les petits lacs, de chaque côté, reflètent la splendeur des épinettes noires riveraines. Il y a plusieurs semaines, lors du repérage, nous avions prévu quelques arrêts le long de ce chemin afin de marcher, seul ou en duo, un conducteur amenant l’auto et la roulotte quatre, cinq ou même dix kilomètres plus loin, afin d’attendre les randonneurs. Ce petit manège nous aurait permis d’expérimenter une nouvelle facette du pèlerinage : celle de marcher en silence, ou bien en discutant tranquillement, tout en longeant les lacs et la forêt, de manière à vivre une espèce de petit « Compostelle » nordiciste. Mais le temps nous est compté. En effet, la météo annonce pour demain du temps plutôt tourmenté avec des orages. De plus, la chaleur qui règne depuis plusieurs jours et surtout l’absence de pluie ont asséché la route : d’immenses nuages de poussière sont sans cesse soulevés par des camions géants, rendant la marche beaucoup moins attrayante. Bref, parce que nous souhaitons atteindre l’Antre de marbre aujourd’hui même, nous reportons donc à plus tard l’idée de « petites marches de pèlerinage ». Un jour, nous nous reprendrons.

51eparallele

Le 51e parallèle

Le pont de la Témiscamie apparaît après 172 kilomètres, au-delà de la limite symbolique du 51e parallèle. Nous préparons les bagages, descendons le canot au bord de l’eau et le chargeons avec la nourriture (placée dans une glacière ronde qui devrait servir d’abri — bien relatif! — aux possibles incursions des ours), une petite tente, les sacs de couchage, les matelas de sol, une carabine, les vêtements de pluie, des vestes de sécurité et du matériel pour tourner — caméra et micros —, sans oublier le matériel liturgique de Pierre-Olivier et le célèbre charango. Après une collation rapide, nous prenons le large. Il est 13 heures 45. Pierrot a pris place tant bien que mal au centre du canot et de tous les bagages. Isabelle pagaie à l’avant ; Jean à l’arrière. Il vente de l’ouest, sans trop de rafales. Nous filons plus rapidement que prévu. Le bruit des nombreux camions passant sur la route et sur le pont au-dessus de la rivière finit par s’estomper. Un calme majestueux nous envahit. Au cœur des houles, il nous faut prendre les vagues au sérieux, surtout que le petit canot « prospecteur » avec lequel nous remontons le courant est un esquif conçu pour les rapides, donc très maniable, sans quille, versant et instable par gros temps. Cette embarcation doit être considérée avec politesse, surtout lorsque le plat-bord touche la crête des vagues. Mais tout se place bien vite. L’équilibre règne parmi nous et partout dans le canot, ce qui fait que nous chantons, avec intensité, dérangeant probablement un brin les êtres de la forêt tant notre enthousiasme est grand. Nous entonnons toutes sortes de chants avec une saine joie d’enfants, en inventant à loisir des paroles qui n’ont parfois pas grand sens.

Chanter sur la Témiscamie

Canoter sur la Témiscamie

Jean jette sa ligne à l’eau dans l’espoir d’accrocher un brochet, pour accompagner le souper, mais ce n’est pas une grande idée. Il vente beaucoup trop, et le canot reste instable. Et puis, où le mettrait-on, ce grand carnivore du Moyen Nord? Tout le canot est occupé! Fin de la courte séance de pêche! Chaque fois que nous cessons de chanter, la beauté et le silence tout autour nous ravissent tellement que notre joie surabonde, l’emporte, et nous recommençons de plus belle. Isabeau s’y promène, à trois voix s’il vous plaît, est notre grand succès ; Youpi-ya Youpi-yé, à trois voix aussi, notre leitmotiv. La Témiscamie se laisse peu à peu remonter sans grande difficulté, le courant s’y trouvant étalé sur quasiment deux cents mètres de large. Avons-nous trouvé la fameuse rivière qui coule dans les deux sens? Ou n’est-ce pas plutôt le vent qui nous pousse? De fait, nous glissons bien, comme si nous étions gréés d’une voile. Après deux heures de route, nous stoppons sur une petite île sableuse. Le soleil plombe ; les Tropiques sont peut-être fort éloignées du 51e parallèle, mais ¡qué calor! Tout le monde se lance à l’eau, ce qui redonne aux cerveaux et aux membres des énergies neuves. Plaisir de l’eau fraîche et des muscles tonifiés, ajouté à une joie d’excursion inespérée. Vive le capitaine, s’écrient les matelots! Y en a pas comme lui! Si y en a, y en a pas beaucoup!

Des bécasses courent sur les berges. Un aigle semble vouloir nous indiquer quelle est la direction à suivre. Nous repartons en cherchant l’entrée de la baie menant vers la Colline blanche, plutôt étroite, qui sera sur la rive sud. Cette petite porte entre les arbres s’avère finalement plus proche que prévu. À quelques reprises, Isabelle a de fortes impressions que c’est là! c’est là! Elle l’indique du doigt. Bien sûr, nous avons tous aperçu, au loin, une plaque blanchâtre entre le vert des épinettes, indiquant une longue coulée de quartzite. La Colline blanche se trouve dans les parages. Mais Jean a l’impression que l’entrée de la baie se trouve camouflée derrière une pointe située un peu plus en aval, plus loin là-bas… Un grand loup gris, qui trottinait sur la rive nord, nous lance un regard suspicieux, un seul, avant de prendre le bois. Instant d’une rare qualité que cette rencontre inopinée, dans le cours d’un voyage d’exploration nordique! La rivière se rétrécissant pour former un rapide inconnu, le capitaine avoue à ses compagnons qu’il était dans les patates. La baie se trouve bel et bien en amont. On vire de bord, ayant maintenant à affronter de grosses bourrasques. Après un nouveau 30 minutes de canotage, nous touchons enfin au but, non sans garder en mémoire la vision de ce grand loup du Nord, prince des forêts. À 17 heures 30, nous débarquons le matériel au fond de la baie, dans les herbages, sur une berge boueuse. Commence un portageage qui devient vite éreintant, considérant la chaleur — il fait 29 degrés Celsius! — afin de tout hisser à l’Antre de marbre, à mi-pente de la Colline blanche. Même s’il n’y a pas cent mètres de dénivelé, il fait humide comme sur les rives de l’Amazone, et tout le monde sue et souffle à cause des deux ou trois aller-retours qu’il faut pour tout apporter à bon port. Les pagaies et les vestes de sécurité, de même que la boîte de matériel à pêche, sont laissées sous le canot. Tout le monde a faim. Mais on prend le temps de monter la tente et d’explorer un brin : la lumière est trop belle. Nous allons dormir à l’endroit même où séjourna le père Laure avec ses guides innus. Cela nous transporte et nous excite.

Campement

Le campement à l’Antre de marbre

Suit un excellent souper fait de pétoncles et de riz : succulent! Les repas dont on se souvient le plus se prennent souvent en pleine nature, après de grands efforts. Il faut parfois beaucoup de travail — associé à une foi véritable en la voie tracée pour soi et par soi — pour arriver à certains instants primordiaux, tel celui que nous vivons, alors que tout prend son sens. L’extrême sens sacré du lieu et des êtres qui y passent, y campent, depuis toujours, se magnifie. Instant de recueillement tranquille, en cette soirée de fin du mois d’août, aux abords de la Témiscamie, au sommet de la Colline blanche, non loin de la chaîne des monts Otish. Il faut la plupart du temps beaucoup de sueur et d’entraide, en plus d’une réelle dose d’humanité et d’une véritable intelligence — en concordance avec les forces de la nature —, pour que surgissent de tels moments d’harmonie entre les êtres et le monde. Il faut savoir tenir compte du vent et des nuages qui menacent, du courant et des eaux tumultueuses, de tout ce qui peut être utile comme matériel et comme nourriture pour la survie. Il faut apprendre à lire les sentiers, les falaises, les caps et les passes parfois dangereuses. Vivre une expédition en forêt boréale n’est jamais facile. Il y a plusieurs marches forcées, et l’équipement à transporter, et des intempéries et des moustiques, ces maîtres de la Boréalie depuis des centaines de millions d’années. Mais quand enfin on parvient au lieu auquel on rêvait, et qu’on peut s’y recueillir en remerciant le monde, eh bien, c’est là qu’une « route sacrée » finit par prendre tout son sens. Rien n’est alors insensé, même les courbatures ou les élancements dans les bras, même la boue entrée dans les souliers. Chaque détail prend une signification d’autant plus grande qu’il participe à l’envol de paroles plus solennelles que celles de la vie dite « normale » — paroles à la fois plus intimes et plus universelles. Nous nous sentons en communion avec le monde.

Priere

Préparation d’un temps de prière sur la Colline blanche

Le soir de notre sixième jour d’expédition, au coucher du soleil, sur la crête de la Colline blanche, la voûte céleste semble vouloir participer à notre équipée. Pierrot, en sa qualité de prêtre, guide notre prière. Tous assis sur la quartzite polie, l’émotion nous gagne, une émotion faite de profonde humilité. Impression d’entrer en résonance avec la création du monde et toute sa perpétuation, avec apaisement. La nuit venue, nous redescendons vers la tente montée dans l’Antre de marbre. Mais bientôt, encore tout animés par leur prière du crépuscule, Isabelle et Pierre-Olivier retournent vers le sommet. Ils rêvent d’étoiles filantes et de Voie lactée pulsatile. Nuit de fête. Nuit de paix. Songeant au labeur du lendemain, Jean choisit plutôt de se coucher.

Cinquième jour

Textes 1 : Nataq et Les Yankees (Richard Desjardins), Isuma (Jean Désy), Maria Chapdelaine (Louis Hémon), Menaud, maître-draveur (Félix-Antoine Savard)

Textes 2 : (à venir)

Contexte : de Chicoutimi à Chibougamau

Dans l’auto : Kalinka (New York Russian Choir), Ya Hey (Vampire Week-end), x?y?z? (Damon Albarn),  Feeling Groovy (Simon & Garfunkel), Sans regret (Brigitte Boisjoli), Un Canadien errant (Whitehorse), Quand on est en amour (Patrick Norman), Mille après mille (Fred Pellerin)

Il y a des jours où il fait chaud. Caniculaire au Saguenay en ce cinquième jour de notre expédition. Nous partons vers le nord en empruntant la route qui contourne le lac Saint-Jean du côté est. Bref arrêt à Péribonka, parce que Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, demeure une œuvre encore très présente dans nos pensées, dans nos vies, dans notre littérature, et partout dans le pays « belluet ». Sur la route, Isabelle nous lit d’ailleurs un passage du roman où Maria s’imagine avec douleur la mort de François Paradis, au cours d’une tempête de neige. Comme la nature sauvage reste menaçante dans l’esprit de certains… Mais le nord du lac Saint-Jean, aujourd’hui, n’a absolument rien d’hivernal. Nous atteignons La Doré vers 13 heures, après un dîner dans un petit parc de Saint-Félicien, où l’on souligne, grâce à un monument fort joli, l’histoire de l’exploration nordique du pays, dont le voyage du père Albanel jusqu’au lac qui porte son nom, en 1672. Puissante histoire! Et parce que nous avons un peu de temps, et parce qu’il fait si « tropicalement » beau, et parce que Jean, qui a descendu l’Ashuapmouchouane il y a dix ans, rêve depuis longtemps de la revoir de près, surtout ses chutes et son si long portage, nous filons vers les rapides de La Chaudière par un petit, très petit chemin de bois, très cahoteux. Après cinq kilomètres, la roulotte est abandonnée dans un chemin de travers ; les chutes se trouvent encore loin, dix kilomètres plus loin, dans le bois profond, et il ne faudrait pas casser un essieu de roulotte car ce serait la guigne, et une sérieuse remise en question de la suite de l’expédition. Nous poursuivons donc sans roulotte, découvrons les fameuses chutes, et juste en aval, une vaste baie où la baignade est sublime. Pierre-Olivier et Isabelle nagent assez loin au large, expérimentant la force d’un remous de courant. Jean se remémore alors que c’est cinq cents mètres plus loin, lors de sa descente de la rivière il y a dix ans, que le canot de ses compagnes de voyage avait cravaté : la coque trouée, la réparation d’urgence, la fibre de verre qui avait permis de continuer la descente jusqu’à La Doré. Après une bonne heure dans le bois, imprégnés de la force folle des chutes, nous reprenons le petit chemin et la roulotte, croisons trois perdrioles, et filons vers Chibougamau. Nous sommes attendus chez Janique et Carol, de grands amis de Pierre-Olivier, pour un souper, et la fête, et bien des rires, et les souvenirs du temps où Pierrot était vicaire à Chibougamau (pendant cinq ans et demi!), et le charango et des chants scouts autour du feu, dans la nuit, derrière la maison, en pleine petite ville nordique qui exulte sous les étoiles par un si beau temps d’été.

Isa

 

Quatrième jour

Texte 1 : L’âme de la terre (Louis-Edmond Hamelin)

Texte 2 : Mission du Saguenay (père Michel Laure)

Contexte : Chek8timy (Chicoutimi)

Le quatrième jour, les pèlerins se reposèrent et firent des achats en vue de l’aventure à venir : des bottes, une casquette, du jus, du riz, du porto, etc. Au cours d’une expédition, il y a des jours plus « sédentaires », des jours choisis pour écrire, lire, réfléchir et se reposer, pour se baigner aussi, parce qu’il fait quasiment 30 degrés au Saguenay et que Pierrot met en pratique sa maxime « Si laveris te, lotus ». À La Baie, anciennement « Port-Alfred », l’eau a un petit goût salé — il vaut la peine de le souligner —, tout comme à Cap-Jaseux. L’effet de la marée, même si l’embouchure se trouve quasiment à cent kilomètres, se fait sentir jusqu’ici. Un cargo mouille dans la baie ; l’activité industrielle a subsisté. Mais ces années-ci, c’est surtout le tourisme qui alimente la région ; le long d’un très long quai de ciment viennent accoster de grands bateaux de croisière.

Nous sommes véritablement dans un pays de fjord. Le père Laure écrit dans son journal : « Les montagnes entre lesquelles coule le Saguené sont si hautes et escarpées que les monstrueux arbres qui sont sur leurs sommets ne paroissent gueres d’en bas plus gros que la jambe, et vers les 7 heures du soir en été, pour peu qu’on longe la terre du sud, ou qu’on ne soit tout-à-fait au large, on a peine à lire en canot. »

Nous profitons de cette journée pour refaire le monde : Pierrot nous brosse un large portrait des communautés religieuses, de leurs différents charismes, des enjeux qui les mobilisent ; Jean évoque plusieurs anecdotes nordiques : pêche miraculeuse à l’île Mansel, voyages épiques en skidou, discussions avec son ami inuit Qalingo. Pour ma part, je rêve d’ensauvagement et de nordicité, d’une vie pleine, à la (dé)mesure de ce pays grandiose. Le soir, nous soupons sur la rue Racine, l’équivalent de la rue Saint-Jean à Québec ou de la rue Saint-Denis à Montréal. Il y a un air de fête qui règne au cœur de Chicoutimi. L’été s’arrêtera-t-il tout net dans trois jours? Qui sait? Profitons-en pendant qu’il est là! Flâner autour de la cathédrale nous mène une fois de plus au père Laure. Certes, nous savions qu’il avait vécu à Chicoutimi, y « hyvernant » plusieurs années, et que le chemin vers la Témiscamie passait forcément dans les parages. Mais voilà que nos vagabondages nous font aboutir de l’autre côté de la rivière Chek8timy, devant ce monument à demi effacé de Coteau-du-Portage, à l’angle de deux rues (Price et Dréan), érigé en 1937. Un autre clin d’œil pour nous indiquer que nous sommes sur la bonne route. Ce père Laure ne cesse de laisser des traces!

En lisant Louis-Edmond Hamelin qui écrit que la « nordicité implique de penser et de construire le Nord autrement que les non-Autochtones l’ont fait », je ne peux m’empêcher de penser que certains non-Autochtones ont tout de même fait une belle job, parmi lesquels ces gens qui passèrent au Coteau-du-Portage. De notre côté, nous partons demain pour Chibougamau.

Portage

Plus d’informations sur le site patrimonial du poste de traite de Chicoutimi.

Troisième jour

Texte 1 : Walden ou la Vie dans les bois (Henry David Thoreau)

Textes 2 : traversée du Jourdain (3e chapitre du livre de Josué) ; guérison de Naaman le Syrien (5e chapitre du 2e livre des Rois) ; psaume 137

Contexte : visite de la petite chapelle de Tadoussac ; début de la remontée du Saguenay ; coucher à Chicoutimi

Dans l’auto : Une rose pour Isabelle (Roger Whittaker), C’est encore Dieu (François Pérusse), E Uassiuian (Kashtin), Ain’t No Grave (Crooked Still), Le grand loup blanc (Florent Vollant & Éric Lapointe), Astronaute (Damien Robitaille), Mamitunenitamun (Chloé Sainte-Marie), Society (Eddie Vedder)

Nous quittons les environs des Escoumins en milieu d’avant-midi, par un temps splendide, mais avant de prendre la route longeant le Saguenay, du côté est, nous faisons une halte dans la petite chapelle de Tadoussac, la « Chapelle des Indiens », dont l’entrée fait face à la baie, au fleuve, à la mer. Elle serait l’une des plus anciennes églises en bois de l’Amérique du Nord. Émouvant de la découvrir juste devant le célèbre hôtel où tant de visiteurs et d’Américains, dès le début du XXe siècle, aimèrent se ressourcer grâce aux lumières des levers de soleil entre Baie-Saint-Paul et les Îlets Jérémie. Tadoussac, « capitale » véritable de la Nouvelle-France, au XVIIe siècle du moins, haut lieu de rencontre entre les Indiens trappeurs et coureurs de rivières et les Européens négociants et marins. En 1641, sur un terrain « cédé » par le gouverneur Jean de Lauzon, une chapelle en pierre est bâtie — comme il est curieux d’apprendre que déjà à cette époque, des terres devaient être cédées, parce que « gérées » ou « possédées » par quelques nobles, alors que ces même terres étaient déjà habitées et parcourues et aimées depuis des lustres par les Indiens. Quand Monseigneur de Laval vient à Tadoussac en 1668, on raconte que 149 Autochtones furent baptisés. Nous imaginons son périple en bateau, de Québec jusqu’à l’embouchure du Saguenay, accompagné par des myriades de dauphins, de marsouins et de bélugas qui adorent s’amuser dans l’écume d’étrave du navire. C’est en 1747 que le père Claude Coquart fait élever l’actuelle petite chapelle, dont la construction se termine le 24 juin 1750. Date hautement symbolique! Merveilleusement, cette même chapelle a survécu et toujours elle fait face à la promenade de Tadoussac, humblement, avec son intérieur couvert de simples planches, donnant au fidèle l’impression qu’il s’assoit pour se recueillir dans le ventre d’un navire renversé.

Chapelle

Faste moment pour nous recueillir nous-mêmes, pour entendre encore une fois parler du père Laure, pour apprendre que des missionnaires, dont le bâtisseur de cette chapelle, ont côtoyé « l’homme de l’Antre de marbre ». Puis, avouons-le, nous sommes heureux de quitter le Saint-Laurent et ses rives peuplées, sa circulation haletante. Nous choisissons les bois, nous reconnaissant dans Walden : « Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu* ». Cette formule paraît soudainement unir notre quête à celle du père Laure, à celle des ensauvagés et des Indiens. Nous suivons les méandres de la rivière Sainte-Marguerite, dînons dans le petit village d’Anse-de-roche, accroché à sa falaise. Il fait beau, il fait chaud, nous voulons nous baigner. Nous aboutissons non sans heurts à la plage de Cap-Jaseux, face à un grand coude du Saguenay qui le fait paraître encore plus fluvial, sinon gigantesque. Lorsque s’approche un groupe de kayakistes, nous ne pouvons nous empêcher d’imaginer le père Laure, en 1720 ou 1725, en train de pagayer en compagnie de Papinachois ou de Piekoigamois. En fin d’après-midi, tout ragaillardis par cette baignade, nous arrivons chez François, le frère d’Isabelle, à Chicoutimi même. Si dorénavant on voit « Saguenay » sur les cartes, cette ville s’appelle encore Chicoutimi pour tout le monde : « tcheko timi », ce qui signifie en innu « Jusqu’où c’est profond ».

*Clin d’œil au personnage de John Keating joué par Robin Williams. Voir cette page.

 

Deuxième jour

Textes 1 : Toutes isles et Le mal du Nord de Pierre Perrault

Textes 2 : Livre de Jonas, Lettre aux Romains – « La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement. » (Rm 8, 22)

Contexte : matinée à Pessamit avec Ronald Bacon et la Wapikoni ; excursion aux baleines depuis les Escoumins ; coucher en camping

À Pessamit, un peu incrédules, nous retrouvons des traces du père Laure : chez Ronald Bacon tout d’abord, un Innu qui nous partage la quête qui l’anime depuis plusieurs années, pour laquelle il a utilisé la carte du jésuite (il nous en laisse d’ailleurs une copie — merci encore Ronald!) ; puis au centre communautaire, à côté d’où est garée la Wapikoni mobile : on présente des figures marquantes du territoire innu et le père Laure en fait partie. Sa carte est imprimée en gros format sur un panneau. Quelle synchronie! Et quelle belle entrée en matière pour notre expédition! En fin de matinée, après avoir visité le studio de la Wapikoni et échangé quelques mots avec Isabelle Kanapé et Geneviève Allard, en plein montage, nous repartons, en direction de Tadoussac. Nous dressons notre campement sur le bord du fleuve, juste après Les Escoumins, avant de rejoindre les « Écumeurs », qui nous mènent en zodiac sur le fleuve-mer, pour une observation de baleines. Entre 17 heures et 19 heures, nous allons à la rencontre de Gaspard, un rorqual à bosse qui évolue tout près de l’embouchure du Saguenay. À sept ou huit reprises, il souffle, fait surface et plonge, déployant son immense queue. Émotion de pouvoir admirer un tel cétacé, même de loin. L’océan sent plus que bon ; c’est comme l’odeur profonde de nos origines que nous inspirons, « la mer étant grosse d’événements cachés aux rivages… » (Toutes isles). Retour au camping où nous avalons un spaghetti. Il a fait frisquet sur la mer. Ici, à terre, c’est la joie. La voie lactée semble aimer nous regarder. Il y a bien du bruit autour de nous, ceux des appareils de ventilation des roulottes voisines, mais bon… Ainsi va la vie dans les campings modernes. Isabelle démarre le feu de camp. Pierre-Olivier sort son charango. Nous chantons, puis placotons de notre journée, de notre rencontre du matin, à Pessamit, avec Ronald, qui nous a parlé abondamment du « pays de la loutre », situé au nord-est de l’Antre de marbre. Contrée de ses rêveries les plus puissantes, de ses ancêtres et d’esprits qui lui donnent envie d’aller vivre là, en pleine taïga, pendant toute une année. Nous chantons encore, entraînés par Pierrot, au charango. Tout à coup, une employée vient nous avertir qu’il n’est pas permis de se servir d’un instrument de musique sur le site du camping, qu’on nous entend de très loin, que d’autres campeurs se sont plaints. Mais il est 21 heures 30! Fin de la discussion. La fête est brisée. Mais que fait-on du bruit des grosses roulottes qui laissent mugir leurs ventilateurs? Nous éprouvons, nous aussi, à notre façon, le « mal du Nord ». Nous partirons tôt demain. Vers le Nord, vers le Bois, dans un pays où il est permis de chanter quand il fait nuit.

Wapikoni_Pessamit

Dans la roulotte de la Wapikoni à Pessamit : montage du film d’Isabelle Kanapé avec Geneviève Allard

Voir la bande-annonce du film Le peuple perdu, racontant la quête de Ronald Bacon.

Isabelle Kanapé est un des personnages du film Québékoisie (2013) de Mélanie Carrier et Olivier Higgins. Elle travaille présentement à son deuxième court-métrage, réalisé avec l’aide de la Wapikoni.

Inauguration

Textes : Prière aux quatre directions (Isabelle Duval), extraits du Discours du Chef SeattleCantique des créatures (François d’Assise)

Contexte : Parc des Voiliers / Cimetière Mount Hermon (Québec)

Il peut sembler étrange à première vue d’inaugurer une expédition dans un cimetière… Il s’agit du lieu où est enterré le père d’Isabelle. Se recueillir sur cette tombe, face au fleuve, nous permet d’inscrire ce pèlerinage dans la continuité de nos lignées respectives, de recevoir la « bénédiction des ancêtres ». Le Chef Seattle, dans son discours à Georges Washington, disait : « Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père ». On n’est pas loin du Cantique des créatures de saint François d’Assise, où défilent sœur Lune, frère Vent et jusqu’à notre sœur la Mort.

Inauguration

Pepkutshukatteu

Pepkutshukatteu, en innu aimun (l’innu des bois), veut dire « la toile de ma tente est trouée de cent étincelles de bois crépitant de mon petit poêle », écrit Alexis Joveneau, missionnaire oblat, dans un texte publié par la revue Histoire Québec. C’est ce missionnaire, qui a vécu pendant des décennies sur la Basse-Côte-Nord, particulièrement à Unamen Shipu (La Romaine), qui apparaît comme personnage central dans Le goût de la farine, le fameux film de Pierre Perrault. Nous en avons fait un de nos guides pour l’expédition de La route sacrée. Dans cet article, écrit au milieu des années 80, le père Joveneau ajoute : « Les Indiens désignent par leur nom chaque perche et chaque piquet de la tente, ils donnent son propre nom à chaque sac de toile selon leur usage ».

Le père Joveneau dans «Le goût de la farine»

Le père Joveneau dans Le goût de la farine de Pierre Perrault

Pepkutshukatteu : quelle magnifique poésie pour parler d’une vie d’avant la modernité. Déjà, en 1984, le père Joveneau souligne : « Les trois qualités des Blancs sont la politesse, la propreté et la ponctualité. Les trois qualités des Indiens sont : la paix, la patience et le partage. […] Pendant des millénaires, les Indiens ont survécu grâce à leur culture. Aujourd’hui, c’est leur culture qu’on essaye de faire survivre. […] Les enfants indiens parlent une autre langue. […] Les Indiens n’emploient plus leurs plus beaux mots, fruits de leur génie, de leur race, fruits de leurs marches et des nuits sans étoile, autour du feu, fruits de cette vie unique qu’eux seuls pouvaient vivre sur terre. […] Maintenant, sur les réserves, les valises ont toutes le même nom, et tous les murs sont semblables ».

Comment comparer le présent de 1984 au présent de 2014? Y a-t-il lieu de croire que l’innu aimun a repris de la vigueur, grâce à la parole d’écrivains tels que Joséphine Bacon, Natasha Kanapé Fontaine, Rita Mestokosho, Naomi Fontaine, grâce à l’œuvre de l’Institut Tshakapesh, grâce à des projets mobilisateurs, tant en cinéma (la Wapikoni mobile) qu’en littérature (Aimititau! Parlons-nous!, Les bruits du monde)?

Pour notre part, sur la route sacrée de la forêt boréale, bien humblement, nous souhaitons trouver des bribes de cette poésie innue et crie, afin de reprendre contact avec une parole millénaire qui, nous le pressentons, existe encore au sommet des épinettes, dans l’antre des ours, dans la tête de bien des grands-pères qui savent encore nommer la danse des lucioles.

 

On peut visionner Le goût de la farine (1977) sur le site de l’ONF.

L’article du père Joveneau dont il est question, « Eka takushameshkui : Ne mets pas tes raquettes sur les miennes », est disponible ici, en format PDF.

L’exposition Matshinanu/Nomades, réalisée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), été constituée à partir de photos qui provenaient en bonne partie du fonds Alexis Joveneau. C’est Joséphine Bacon qui a écrit les textes en écho à chaque photographie.