Quatrième jour

Texte 1 : L’âme de la terre (Louis-Edmond Hamelin)

Texte 2 : Mission du Saguenay (père Michel Laure)

Contexte : Chek8timy (Chicoutimi)

Le quatrième jour, les pèlerins se reposèrent et firent des achats en vue de l’aventure à venir : des bottes, une casquette, du jus, du riz, du porto, etc. Au cours d’une expédition, il y a des jours plus « sédentaires », des jours choisis pour écrire, lire, réfléchir et se reposer, pour se baigner aussi, parce qu’il fait quasiment 30 degrés au Saguenay et que Pierrot met en pratique sa maxime « Si laveris te, lotus ». À La Baie, anciennement « Port-Alfred », l’eau a un petit goût salé — il vaut la peine de le souligner —, tout comme à Cap-Jaseux. L’effet de la marée, même si l’embouchure se trouve quasiment à cent kilomètres, se fait sentir jusqu’ici. Un cargo mouille dans la baie ; l’activité industrielle a subsisté. Mais ces années-ci, c’est surtout le tourisme qui alimente la région ; le long d’un très long quai de ciment viennent accoster de grands bateaux de croisière.

Nous sommes véritablement dans un pays de fjord. Le père Laure écrit dans son journal : « Les montagnes entre lesquelles coule le Saguené sont si hautes et escarpées que les monstrueux arbres qui sont sur leurs sommets ne paroissent gueres d’en bas plus gros que la jambe, et vers les 7 heures du soir en été, pour peu qu’on longe la terre du sud, ou qu’on ne soit tout-à-fait au large, on a peine à lire en canot. »

Nous profitons de cette journée pour refaire le monde : Pierrot nous brosse un large portrait des communautés religieuses, de leurs différents charismes, des enjeux qui les mobilisent ; Jean évoque plusieurs anecdotes nordiques : pêche miraculeuse à l’île Mansel, voyages épiques en skidou, discussions avec son ami inuit Qalingo. Pour ma part, je rêve d’ensauvagement et de nordicité, d’une vie pleine, à la (dé)mesure de ce pays grandiose. Le soir, nous soupons sur la rue Racine, l’équivalent de la rue Saint-Jean à Québec ou de la rue Saint-Denis à Montréal. Il y a un air de fête qui règne au cœur de Chicoutimi. L’été s’arrêtera-t-il tout net dans trois jours? Qui sait? Profitons-en pendant qu’il est là! Flâner autour de la cathédrale nous mène une fois de plus au père Laure. Certes, nous savions qu’il avait vécu à Chicoutimi, y « hyvernant » plusieurs années, et que le chemin vers la Témiscamie passait forcément dans les parages. Mais voilà que nos vagabondages nous font aboutir de l’autre côté de la rivière Chek8timy, devant ce monument à demi effacé de Coteau-du-Portage, à l’angle de deux rues (Price et Dréan), érigé en 1937. Un autre clin d’œil pour nous indiquer que nous sommes sur la bonne route. Ce père Laure ne cesse de laisser des traces!

En lisant Louis-Edmond Hamelin qui écrit que la « nordicité implique de penser et de construire le Nord autrement que les non-Autochtones l’ont fait », je ne peux m’empêcher de penser que certains non-Autochtones ont tout de même fait une belle job, parmi lesquels ces gens qui passèrent au Coteau-du-Portage. De notre côté, nous partons demain pour Chibougamau.

Portage

Plus d’informations sur le site patrimonial du poste de traite de Chicoutimi.

Troisième jour

Texte 1 : Walden ou la Vie dans les bois (Henry David Thoreau)

Textes 2 : traversée du Jourdain (3e chapitre du livre de Josué) ; guérison de Naaman le Syrien (5e chapitre du 2e livre des Rois) ; psaume 137

Contexte : visite de la petite chapelle de Tadoussac ; début de la remontée du Saguenay ; coucher à Chicoutimi

Dans l’auto : Une rose pour Isabelle (Roger Whittaker), C’est encore Dieu (François Pérusse), E Uassiuian (Kashtin), Ain’t No Grave (Crooked Still), Le grand loup blanc (Florent Vollant & Éric Lapointe), Astronaute (Damien Robitaille), Mamitunenitamun (Chloé Sainte-Marie), Society (Eddie Vedder)

Nous quittons les environs des Escoumins en milieu d’avant-midi, par un temps splendide, mais avant de prendre la route longeant le Saguenay, du côté est, nous faisons une halte dans la petite chapelle de Tadoussac, la « Chapelle des Indiens », dont l’entrée fait face à la baie, au fleuve, à la mer. Elle serait l’une des plus anciennes églises en bois de l’Amérique du Nord. Émouvant de la découvrir juste devant le célèbre hôtel où tant de visiteurs et d’Américains, dès le début du XXe siècle, aimèrent se ressourcer grâce aux lumières des levers de soleil entre Baie-Saint-Paul et les Îlets Jérémie. Tadoussac, « capitale » véritable de la Nouvelle-France, au XVIIe siècle du moins, haut lieu de rencontre entre les Indiens trappeurs et coureurs de rivières et les Européens négociants et marins. En 1641, sur un terrain « cédé » par le gouverneur Jean de Lauzon, une chapelle en pierre est bâtie — comme il est curieux d’apprendre que déjà à cette époque, des terres devaient être cédées, parce que « gérées » ou « possédées » par quelques nobles, alors que ces même terres étaient déjà habitées et parcourues et aimées depuis des lustres par les Indiens. Quand Monseigneur de Laval vient à Tadoussac en 1668, on raconte que 149 Autochtones furent baptisés. Nous imaginons son périple en bateau, de Québec jusqu’à l’embouchure du Saguenay, accompagné par des myriades de dauphins, de marsouins et de bélugas qui adorent s’amuser dans l’écume d’étrave du navire. C’est en 1747 que le père Claude Coquart fait élever l’actuelle petite chapelle, dont la construction se termine le 24 juin 1750. Date hautement symbolique! Merveilleusement, cette même chapelle a survécu et toujours elle fait face à la promenade de Tadoussac, humblement, avec son intérieur couvert de simples planches, donnant au fidèle l’impression qu’il s’assoit pour se recueillir dans le ventre d’un navire renversé.

Chapelle

Faste moment pour nous recueillir nous-mêmes, pour entendre encore une fois parler du père Laure, pour apprendre que des missionnaires, dont le bâtisseur de cette chapelle, ont côtoyé « l’homme de l’Antre de marbre ». Puis, avouons-le, nous sommes heureux de quitter le Saint-Laurent et ses rives peuplées, sa circulation haletante. Nous choisissons les bois, nous reconnaissant dans Walden : « Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu* ». Cette formule paraît soudainement unir notre quête à celle du père Laure, à celle des ensauvagés et des Indiens. Nous suivons les méandres de la rivière Sainte-Marguerite, dînons dans le petit village d’Anse-de-roche, accroché à sa falaise. Il fait beau, il fait chaud, nous voulons nous baigner. Nous aboutissons non sans heurts à la plage de Cap-Jaseux, face à un grand coude du Saguenay qui le fait paraître encore plus fluvial, sinon gigantesque. Lorsque s’approche un groupe de kayakistes, nous ne pouvons nous empêcher d’imaginer le père Laure, en 1720 ou 1725, en train de pagayer en compagnie de Papinachois ou de Piekoigamois. En fin d’après-midi, tout ragaillardis par cette baignade, nous arrivons chez François, le frère d’Isabelle, à Chicoutimi même. Si dorénavant on voit « Saguenay » sur les cartes, cette ville s’appelle encore Chicoutimi pour tout le monde : « tcheko timi », ce qui signifie en innu « Jusqu’où c’est profond ».

*Clin d’œil au personnage de John Keating joué par Robin Williams. Voir cette page.

 

Deuxième jour

Textes 1 : Toutes isles et Le mal du Nord de Pierre Perrault

Textes 2 : Livre de Jonas, Lettre aux Romains – « La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement. » (Rm 8, 22)

Contexte : matinée à Pessamit avec Ronald Bacon et la Wapikoni ; excursion aux baleines depuis les Escoumins ; coucher en camping

À Pessamit, un peu incrédules, nous retrouvons des traces du père Laure : chez Ronald Bacon tout d’abord, un Innu qui nous partage la quête qui l’anime depuis plusieurs années, pour laquelle il a utilisé la carte du jésuite (il nous en laisse d’ailleurs une copie — merci encore Ronald!) ; puis au centre communautaire, à côté d’où est garée la Wapikoni mobile : on présente des figures marquantes du territoire innu et le père Laure en fait partie. Sa carte est imprimée en gros format sur un panneau. Quelle synchronie! Et quelle belle entrée en matière pour notre expédition! En fin de matinée, après avoir visité le studio de la Wapikoni et échangé quelques mots avec Isabelle Kanapé et Geneviève Allard, en plein montage, nous repartons, en direction de Tadoussac. Nous dressons notre campement sur le bord du fleuve, juste après Les Escoumins, avant de rejoindre les « Écumeurs », qui nous mènent en zodiac sur le fleuve-mer, pour une observation de baleines. Entre 17 heures et 19 heures, nous allons à la rencontre de Gaspard, un rorqual à bosse qui évolue tout près de l’embouchure du Saguenay. À sept ou huit reprises, il souffle, fait surface et plonge, déployant son immense queue. Émotion de pouvoir admirer un tel cétacé, même de loin. L’océan sent plus que bon ; c’est comme l’odeur profonde de nos origines que nous inspirons, « la mer étant grosse d’événements cachés aux rivages… » (Toutes isles). Retour au camping où nous avalons un spaghetti. Il a fait frisquet sur la mer. Ici, à terre, c’est la joie. La voie lactée semble aimer nous regarder. Il y a bien du bruit autour de nous, ceux des appareils de ventilation des roulottes voisines, mais bon… Ainsi va la vie dans les campings modernes. Isabelle démarre le feu de camp. Pierre-Olivier sort son charango. Nous chantons, puis placotons de notre journée, de notre rencontre du matin, à Pessamit, avec Ronald, qui nous a parlé abondamment du « pays de la loutre », situé au nord-est de l’Antre de marbre. Contrée de ses rêveries les plus puissantes, de ses ancêtres et d’esprits qui lui donnent envie d’aller vivre là, en pleine taïga, pendant toute une année. Nous chantons encore, entraînés par Pierrot, au charango. Tout à coup, une employée vient nous avertir qu’il n’est pas permis de se servir d’un instrument de musique sur le site du camping, qu’on nous entend de très loin, que d’autres campeurs se sont plaints. Mais il est 21 heures 30! Fin de la discussion. La fête est brisée. Mais que fait-on du bruit des grosses roulottes qui laissent mugir leurs ventilateurs? Nous éprouvons, nous aussi, à notre façon, le « mal du Nord ». Nous partirons tôt demain. Vers le Nord, vers le Bois, dans un pays où il est permis de chanter quand il fait nuit.

Wapikoni_Pessamit

Dans la roulotte de la Wapikoni à Pessamit : montage du film d’Isabelle Kanapé avec Geneviève Allard

Voir la bande-annonce du film Le peuple perdu, racontant la quête de Ronald Bacon.

Isabelle Kanapé est un des personnages du film Québékoisie (2013) de Mélanie Carrier et Olivier Higgins. Elle travaille présentement à son deuxième court-métrage, réalisé avec l’aide de la Wapikoni.

Premier jour

Textes 1 : Bâtons à message/Tshissinuatshitakana de Joséphine Bacon, Kuessipan de Naomi Fontaine, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures de Natasha Kanapé Fontaine, Pour une autohistoire amérindienne de Georges Sioui

Textes 2 : récit de la Genèse (Gn 1, 20-26), vision d’Ezéchiel (Ez 47, 1-12)

Contexte : de Sainte-Brigitte-de-Laval à Pessamit, avec un arrêt à Sainte-Anne-de-Beaupré

Départ avec notre vieille roulotte que nous traînons derrière l’auto, en plus de notre canot avec lequel nous voyagerons sur la Témiscamie. Première halte à Sainte-Anne-de-Beaupré, lieu de pèlerinage particulièrement aimé par les Innus. Pierre-Olivier y va d’un exposé assez extraordinaire sur l’importance du portique de la basilique, de ce lieu « intermédiaire » entre l’extérieur et l’intérieur de l’église, qui convoque toute la création, avec ses mosaïques évoquant les différents métiers, les saisons, les animaux et jusqu’aux signes astrologiques. Ce portique, lieu de départ privilégié pour un pèlerinage, nous apparaît comme un chef-d’œuvre architectural. Seconde halte à Saint-Irénée où nous mangeons sur les bords du fleuve-mer, où nous prenons le temps d’aller admirer les eaux du bout du quai. Juste avant d’embarquer sur le traversier à Tadoussac : troisième halte à Baie-des-Rochers, lieu de forêt et de lumière où nous nous baignons dans la mer. Le sel marin reste un puissant remède pour bien des maux, tant du corps que de l’esprit! Enfin, dernière halte à Pessamit, où nous sommes reçus par Geneviève Allard et l’équipe de la Wapikoni mobile. Nous allons coucher dans la cour de la maison où ils logent. Nous prenons contact avec Ronald Bacon, un Innu de Pessamit qui connaît intimement certains lieux très secrets des monts Otish. Demain, nous le reverrons, chez lui.

fleuve

 

 

À lire: une entrevue de fond avec Georges Sioui sur le site de la revue Argument.

Inauguration

Textes : Prière aux quatre directions (Isabelle Duval), extraits du Discours du Chef SeattleCantique des créatures (François d’Assise)

Contexte : Parc des Voiliers / Cimetière Mount Hermon (Québec)

Il peut sembler étrange à première vue d’inaugurer une expédition dans un cimetière… Il s’agit du lieu où est enterré le père d’Isabelle. Se recueillir sur cette tombe, face au fleuve, nous permet d’inscrire ce pèlerinage dans la continuité de nos lignées respectives, de recevoir la « bénédiction des ancêtres ». Le Chef Seattle, dans son discours à Georges Washington, disait : « Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père ». On n’est pas loin du Cantique des créatures de saint François d’Assise, où défilent sœur Lune, frère Vent et jusqu’à notre sœur la Mort.

Inauguration

Prière aux quatre directions

Le départ est imminent, prévu pour mercredi. Nous avons couru le monde ces dernières semaines : Pierrot aux quatre coins de la France ; Jean à Bar Harbor, au lac MacDonald et jusqu’au Havre Saint-Pierre ; moi-même au lac MacDonald également, puis en Estrie. La route nous habite déjà — et nous avons hâte de nous abandonner complètement à elle. Au moment de faire les derniers préparatifs et d’inventer un rituel pour inaugurer l’expédition, je pense au désir des Indiens de se référer aux quatre directions lors de certaines cérémonies. J’y vois une façon de m’imaginer dans le grand Tout, avec tous mes âges. S’inscrire dans un ordre qui nous dépasse ne permet-il pas de lâcher prise?

Que le meilleur advienne sur cette route sacrée!

4directions

Au sud je suis une enfant qui court
dans son haleine et ses énigmes
Mes poupées ont des griffes invisibles
La vérité se fait neuve
Je m’échappe
Je suis une souris
Je vais voir ailleurs

Le ciel avale tout sur son passage

Ô Grand Sud
célèbre la croissance de nos artères

À l’ouest je suis nubile
Nymphe sous la pluie
J’attends ma vision à moi
L’âme qui s’arrondit comme un ours
La suite des méridiens
Là-bas les rivières coulent dans les deux sens

Je veille sur la trajectoire de mon rêve

Ô Grand Ouest
sois notre fétiche, notre fumée noire

Au nord j’enfante
Je me baigne avec les bisons et les nébuleuses
Je sais où loge la clarté
Comment vivre avec le feu
La peur n’a plus cours près des racines

J’abandonne mon souhait d’une vie meilleure

Ô Grand Nord
donne-nous l’endurance de tes plus forts sabots

À l’est je décide de mon pas
Comme un chasseur éphémère
Mes yeux sont des aigles qui parlent
Le territoire me regarde
Et moi je guette le jour naissant

La prochaine illumination est mon embarquement

Ô Grand Est
accueille nos fléchissements, notre silence

Au centre qui suis-je
Vide et polarisée
Partirais-je enfin allège
Pour m’élever plus près des cieux

Ô Grand Esprit
guide-nous dans les turbulences de nos âges

Le père Laure en Témiscamie

J’imagine…

J’imagine le père Laure dans un canot, en compagnie de ses guides innus, sur la rivière Témiscamie. Début du XVIIIe siècle. Je l’imagine après plusieurs semaines, sinon après des mois de canotage, de voyageage, de portageage, après des jours de tempêtes, d’innombrables attaques de mouches noires. Le père n’oublie pas qu’il est missionnaire. Mais comme il est quasiment arrivé au centre du pays, j’imagine qu’il ne sent surtout pas imbu de quelque pouvoir extraordinaire que ce soit. Il n’oublie pas que son devoir de prêtre est d’évangéliser, certes. Mais en ce moment magnifique de sa vie, oh! comme j’imagine qu’il se sent prêt à être conquis par les appels du Tchiché Manitou, le Grand Esprit des Indiens avec lesquels il a appris à vivre. Bien sûr qu’en tant que jésuite, il est porteur de plusieurs traits d’une civilisation dite des « Lumières ». Il connaît de nombreuses techniques. Il est issu d’un monde qui a inventé l’imprimerie et le télescope — et qui considère par ailleurs toutes sortes de colonialismes, pour le meilleur comme pour le pire.

J'imagine

J’imagine…

Il s’agit de lire la Relation inédite/1720-1730 du père Laure pour réaliser à quel point c’est sa foi qui l’a mené jusqu’à Tadoussac, puis sur les rives du Saguenay, pour continuer vers le nord, toujours plus au Nord. En cette journée où il canote sur la Témiscamie avec des hommes qui lui ont tout enseigné à propos de la vie en forêt — les Indiens ayant pêché et chassé en remontant des courants puissants —, sur un territoire totalement vierge (et qui l’est resté, encore, en grande partie, trois cents ans plus tard), eh bien, je l’imagine, ce père Laure, séduit par la magie des lieux, par la pureté des eaux, par les impénétrables étendues de résineux qui l’entourent. Pour avoir moi-même canoté sur les eaux des rivières boréales, je peux si facilement m’imaginer que le père Laure fut enthousiasmé par la force et le courage patient de ses guides. Grâce à eux, grâce à leur talent et grâce à leur connaissance intime des forces de la Nature, il est parvenu devant la Colline blanche. Bientôt, il va nommer une grotte « l’Antre de marbre ». En même temps, au creux de son canot d’écorce, j’imagine que cet homme venu de France se sent petit, tout petit, face à un paysage aussi grandiose et aussi sauvage, certes, mais aussi face à ses guides qui possèdent tant de moyens que lui ne possède pas, eux qui sont d’une civilisation tellement différente de la sienne. Bien sûr que des villes comme Québec ont été bâties grâce aux compétences des architectes et des ouvriers français. Bien sûr que l’Europe a créé les mousquets et des manières de tuer bien plus efficaces que celles des Indiens. Bien sûr que les Innus ont été ébahis par l’apparition de grands voiliers capables de franchir les mers. Mais eux, avec leurs si efficaces canots d’écorce, ils se sont donné les moyens de traverser un continent tout entier, du sud au nord, de Tadoussac jusqu’au lac Mistassini, en passant par le lac Albanel, pour aboutir au cœur de la Témiscamie. Combien de leurs frères et de leurs sœurs de pagayage ont atteint les baies de James et d’Ungava en partant du Saint-Laurent! Les Innus de Pessamit, de Uashuat, d’Ekuanitshit et d’Unamen Shipu, et depuis des générations, font de véritables pèlerinages jusqu’au Mushuau Nipi, aux sources de la rivière George. Ah, tout cela, le père Laure le sait bien. C’est pourquoi j’imagine qu’il fait beaucoup plus que respecter ses guides : il les admire! Et même si son devoir comme sa raison d’être en terre de Kanada est d’apporter la parole du Christ, il se sent comme un pou. Alors qu’il se trouve au pied de la Colline blanche, ce n’est pas une messe de missionnaire qu’il va bientôt dire à l’Antre de marbre, non! C’est plutôt une manière de fêter une folle mais remarquable équipée, comme un grand remerciement aux puissances chtoniennes, maritimes et célestes réunies. C’est probablement pour cette raison que les Innus acceptent de se recueillir et de prier avec le père Laure.

Le Nord expliqué aux tout-petits

MarianneS’adressant à tous les enfants du monde — et en particulier à Marianne, deux ans et demi, filleule d’Isabelle —, Jean Désy présente, dans ses grandes lignes, la faune boréale. Tout en écoutant cet exposé éminemment scientifique, les spectateurs pourront admirer sa maîtrise des coups de pagaie, dont le fameux coup en J.  

Vision du sacré

Un jour, à la pointe d’Argentenay de l’Île d’Orléans, alors que nous étions assis sur une pierre de l’estran pour le tournage du documentaire Le prêtre et l’aventurier, Pierre-Olivier, mon ami prêtre, m’a mis la main sur l’épaule en disant : « Le sacré, il est en toi, mon Jean ! ». Je venais tout juste de m’exclamer à propos de la beauté, mais surtout du sacré des lieux où nous avions la chance de nous trouver. Un voilier d’oies blanches passait à une centaine de mètres au-dessus de nos têtes, en cacardant avec cette fougue qui donne tout son charme au fleuve Saint-Laurent, au printemps comme à l’automne.

Tournage à la pointe d'Argentenay

Tournage à la pointe d’Argentenay

J’ai toujours considéré la pointe d’Argentenay comme un lieu de puissante inspiration, qu’on y accède par la rive ou en kayakant sur la mer, qui commence à cet endroit précis, le fleuve s’élargissant considérablement, les eaux y devenant salées. Tout le paysage paraît là comme dominé par le cap Tourmente, le ciel se mariant au fleuve-mer avec une étrange perfection. Le fait que Jacques Poulin ait en quelque sorte « sacralisé » plusieurs des îles qu’on aperçoit au sud de la pointe, grâce au roman Les grandes marées, de même que l’histoire du cap Tourmente lui-même, admiré par Jacques Cartier dès 1535, tout cela avait contribué à mon enthousiasme au moment où je m’exclamais à propos du sacré des lieux. Mais Pierre-Olivier tenait à me rappeler que l’essentiel, en ce qui concerne le sacré, n’est pas « extérieur » à nous. Il ne nous est pas imposé de l’extérieur, par un artiste, par un philosophe, par la nature, par la société ou par un quelconque diktat, mais il s’inscrit plutôt au plus intime de notre psyché, collé aux grands axes qui nous forgent et nous dirigent, et surtout, peut-être, nous donnent envie de vivre.

Les différents lieux physiques ou géologiques du monde ne sont donc en soi ni « sacrés » ni « profanes ». On peut toujours considérer que tout est sacré dans le monde, que la nature est sacrée, qu’il faut vivre de manière « sacrée », ou de la façon la plus « sacralisée » possible. Mais de toute évidence, la nature « est », et en toute simplicité (bien que fort complexe), comme le propose Fernando Pessoa dans un poème tiré de son recueil Le Gardeur de troupeaux :

« les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ; et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs. Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur que dire que je leur suis inférieur. Mais je ne dis pas cela : de la pierre, je dis : “c’est une pierre”; de la plante, je dis : “c’est une plante”; de moi, je dis : “je suis moi”, et je n’en dis pas davantage… »

Les structures de pierre les plus esthétiques, comme la Delicate Arch du parc des Arches, près de Moab, en Utah, ou les impressionnantes cataractes situées à l’embouchure de la rivière Rupert, à la Baie James, sont ce qu’elles sont : différentes, certes, d’un simple caillou isolé dans la toundra ou d’un petit ruisseau, mais pas plus sacrées que chacune des pierres recouvertes de lichen. Ce sont les humains qui ont le pouvoir particulier de sacraliser les lieux comme les manières de faire, de les « consacrer » grâce à des visites ou des pèlerinages, grâce à des chants, des peintures, des photos, des films, des prières. Il n’en demeure pas moins que le sacré semble habiter certains lieux plus « magiques » que d’autres, comme la pointe d’Argentenay, ou certaines grottes, comme celles de la Colline blanche aux abords de la rivière Témiscamie, au nord-est de Mistissini, dans le Eeyou Istchee, où nous nous rendrons en août.

Pour des raisons chamaniques, et parce que la Colline blanche constitue un site unique à des milliers de kilomètres à la ronde, les Indiens avaient choisi depuis des lustres d’y célébrer certaines cérémonies auxquelles n’étaient conviés que des initiés. Il n’est pas anodin que les guides du père Laure aient accepté de participer à une messe catholique, en 1730, comme s’ils avaient compris que le jésuite voulait « resacraliser » à sa manière ce qui, déjà, était sacré. Du « sacré » au « sacré », quelles que soient les opinions à propos des faits religieux ou de la foi, on peut affirmer que l’Antre de marbre de la Témiscamie a toujours conservé son aura, accentuée par la virginité de la forêt boréale des alentours.

Mais imaginons qu’on projette d’y faire passer une route, juste à proximité, une grande compagnie souhaitant exploiter une mine d’uranium ou de diamants dans les environs… Imaginons qu’on perturberait le silence des lieux en permettant le passage de milliers de camions géants, et plusieurs fois par semaine. Allons même jusqu’à imaginer certains individus qui, pour « blaguer », souilleraient les lieux même où les Indiens, depuis des millénaires, se sont recueillis, là où le père Laure a dit la messe. Comme toute profanation reste facile…

Je réfléchissais à ce propos en travaillant dans la forêt, autour de chez moi. J’étais occupé à ramasser des dizaines de bouleaux morts, de bonne grosseur, qu’un bûcheron avait abattus parce qu’ils représentaient trop de danger pour les promeneurs. Travail exigeant ! Je tronçonnais les arbres en rondins de quatre pieds pour les transporter, à l’aide d’un VTT, non loin de ma maison. J’allais les couper en bûches que je fendrais. De quoi empiler cinq ou six cordes qui devraient sécher pendant plusieurs saisons avant de pouvoir être utilisées comme bois de chauffage. Quel labeur ! Quelle « perte de temps » apparent, sachant que l’achat de la même quantité de bois, déjà fendu et même préalablement séché, m’aurait coûté deux fois moins cher, sans compter les dizaines et dizaines d’heures « dépensées ». Mais je me rendais compte qu’en agissant ainsi, à force de sueur, je « sacralisais » à ma façon les arbres morts qui, autrement, étaient voués à la pourriture (ce qui n’est tout de même pas anodin), en leur disant merci d’avoir existé, d’avoir abrité des oiseaux ou des rongeurs, merci d’exister encore parce qu’ils allaient me permettre de chauffer ma maison.

Le sacré est affaire humaine. Chaque être humain a le pouvoir de profaner comme de sacraliser le monde qui l’entoure, de même que son propre monde intérieur. La notion de « sacré » dépend d’une vision du monde, d’une Weltanschauung bien particulière, celle d’être ou de ne pas être.

 

Version légèrement modifiée d’un texte paru dans la revue Québec Français, numéro 172, sur la littérature québécoise et le sacré.

Pour plus d’informations sur le film Le prêtre et l’aventurier, cliquez ici.

Tournage02

La vie de la Colline blanche

Ceux qui nous suivent par l’intermédiaire de notre page Facebook auront réalisé que nous sommes allés, Jean et moi, à la Colline blanche la semaine dernière, avec comme objectif de faire du repérage en vue de l’expédition du mois d’août. On ne mettra pas tout de suite d’images de l’Antre de marbre — gardons un peu de suspense —, mais voici en revanche quelques photos des alentours. Un monde fabuleux. Vous remarquerez que ce n’est pas que le quartzite qui donne sa couleur blanche à la colline, mais aussi le lichen, en particulier la cladonia rangiferina, aussi appelée mousse à caribou. Mais on ne peut pas dire que ce soit le blanc qui domine : toutes ces couleurs ne sont-elles pas étonnantes?

Sous-bois

Sous-bois: mousse, lichen et thé du Labrador

Sentier (inscriptions sur la pierre)

Inscriptions sur les pierres du sentier

Grande barbe de lichen

Grande barbe de lichen

Arabesques à la nuit étoilée de Van Gogh

Arabesques à la nuit étoilée de Van Gogh

Reflet dans la pierre

Reflet dans la pierre

Les couleuvres en état de grâce

Des couleuvres en état de grâce